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L’éminence grise passe à la pleine lumière

21 Août

Ahmet Davutoğlu est a officiellement été intronisé comme le futur secrétaire général de l’AKP et (ipso facto) futur premier-ministre turc. D’origine turkmène (de Turquie) par son père, né à Taşkent, dans la province de Konya (proverbialement conservatrice), il a ensuite vécu à Istanbul, dans le quartier, là-encore très conservateur, de Fatih. Diplômé de l’université anglophone de Bogaziçi, l’une des meilleures de Turquie (comme Tansu Çiller, de triste mémoire), il a enseigné en Malaisie, à Kuala-Lumpur où il a vécu plusieurs années, avant de trouver un poste à l’université stambouliote de Marmara, en sciences sociales puis relations internationales. Davutoglu est de l’avis général un véritable intellectuel (à l’instar de Bülent Ecevit, qui avait étudié le sanskrit et le bengali) capable de jongler avec les références et les auteurs, tant de la tradition européenne qu’islamique ou même extrême-orientale. Anglophone et arabophone,c’est l’une des rares têtes pensantes de l’AKP, et un homme de système capable et désireux de produire une réflexion aboutie qui sous-tende l’action politique de son parti. Son dit maître-ouvrage, « Profondeur stratégique », réédité plusieurs dizaines de fois, l’a propulsé au rang d’éminence grise du parti au pouvoir pour tout ce qui touche à la politique étrangère, avant qu’il n’en prenne directement les commandes en 2009. J’aurai sans doute l’occasion d’aborder dans un futur billet les raffinements de sa pensée géopolitique, bien analysée, au demeurant, par Gérard Groc. Souvent résumée par quelques slogans, tels que « zéro problème avec les voisins » ou « néo-ottomanisme », elle vise à repenser la place de la Turquie dans un environnement mondial et régional désormais multipolaire, et à promouvoir son rôle d’indispensable pivot. La Turquie bénéficierait d’un positionnement géographique et géopolitique déterminant (en plein dans la zone liminale qui sépare le « heartland » du « rimland« , pour utiliser le jardon de la géopolitique anglo-saxonne) et d’une capacité (nouvelle) à assumer pleinement son identité historique et civilisationnelle. Il lui appartient dès lors de produire une vision globale du Moyen-Orient, d’endosser une forme de leadership basé sur le « soft power », servie par une diplomatie pro-active, attachée à discuter et tisser des liens avec tout le monde, sans exclusive, et bénéficiant d’une véritable légitimité populaire. Cette idée d’une convergence nécessaire entre la « sensibilité » majoritaire de la population turque et les principes guidant l’action géopolitique de la Turquie, en plus d’être un élément net de rupture avec plusieurs décennies de politique étrangère en Turquie expliquent en partie le positionnement d’Ankara sur la question égyptienne (soutien appuyé et cher payé aux Frères Musulmans) ou l’évolution de ses relations avec Israël (net rafraichissement, en termes euphémisés). Davutoglu cherchait donc à s’imposer comme un théoricien d’une politique qui assume pleinement l’héritage de la civilisation islamique (dont il est imbu, mais certes pas de la manière étroite et débilitante qui est celle de beaucoup de membres de l’AKP), ce qui, au font, en fait un « oummaiste » plus qu’un « néo-ottomaniste ». Et de fait jusqu’à il y a quelques temps la politique turque impressionnait dans la mesure où Ankara semblait avoir trouvé les moyens de mener une diplomatie d’influence tous azimuts et remporté des succès indéniables en la matière. Il n’aura échappé à personne que les ambitions turques, sans doute démesurées, se sont désormais fracassées sur le mur des réalités moyen-orientales… La position turque est aujourd’hui des plus délicates… Une frontière fermée, deux frontières avec des pays en guerre, un voisin grec avec qui, malgré tout, les contentieux ne manquent pas, plus de représentation diplomatique au Caire et une région autonome du Kurdistan irakien qui s’est probablement durablement, peut-être définitivement affranchie de toute espèce de tutelle de la part de Bagdad, sans compter l’Etat islamique autoproclamé en Syrie et au Levant qui lorgne sans vergogne sur un certain nombre de territoires turcs. Et pourtant, voici que Davutoğlu grille la politesse à Gül, Arınç ou quelques autres caciques du régime qui briguaient le poste pour devenir, en théorie, le personnage le plus puissant de l’Etat. En pratique, on l’aura compris, personne et surtout pas Davutoglu (au cas improbable où il y songerait) n’est en mesure de faire de l’ombre à Erdogan. C’est peut-être également l’une des raisons du choix de l’ancien ministre des Affaires Etrangères : admiré pour son intelligence et sa connaissance fine des rouages de la diplomatie mondiale, Davutoglu n’a pas le début du commencement du charisme et de la verve qui pourraient lui permettre de s’imposer comme le second homme fort de la politique turque. C’est un tacticien et un intellectuel, dont les positionnements sont beaucoup plus tranchés que ne le laisseraient à penser son apparente modération et son aspect très « effendi », mais nullement un showman ou un leader charismatique. Avec Davutoglu à sa tête, et Erdogan en leader tout-puissant, la Turquie n’est pas prête d’abandonner son ambition de devenir le phare du monde islamique, même si, pour cela, il faut frayer avec les islamistes du monde entier, au Qatar, en Egypte, au Soudan, en Palestine, en Syrie, en Irak…

Ali H. Aslan, La position délicate des Etats-Unis + décryptage

18 Juin

Je vous propose une tribune parue dans le journal islamo-conservateur Zaman, écrite par le journaliste Ali H. Aslan. Quels que soient les événements en cours et la grille de lecture qu’on y appose, il est à mon avis important de s’intéresser à la manière dont ces événements sont perçus dans l’ensemble du spectre politique. Le journal Zaman appartient à la confrérie de Fethullah Gülen et peut revendiquer le titre de premier quotidien de Turquie avec environ un million d’exemplaires écoulés par jour. Si le journal ne cache pas ses sympathies pour le parti au pouvoir, il bénéficie de moyens importants et parfois d’articles de qualité. Ses prises de position sont moralement conservatrices, économiquement libérales, politiquement atlantistes et plutôt pro-israéliennes (ce qui constitue un point de friction avec d’autres tendances au sein de la mouvance islamo-conservatrice). Ali H. Aslan est bien représentatif de cela, qui s’intéresse dans cette tribune à la position américaine et aux répercussions de la crise sur les relations turco-américaines.

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