Tag Archives: coup d’Etat

Coup d’Etat militaire avorté en Turquie !

16 Juil

Darbe

La tentative de coup d’Etat militaire en Turquie a avorté, à l’issue d’une nuit complètement folle. Les putschistes, des militaires constitués en un « Conseil de Paix Nationale » disposaient d’un certain nombre d’avions et d’hélicoptères militaires qui ont survolé Ankara et Istanbul à basse altitude toute la nuit, se sont emparés temporairement de la Télévision publique, ont investi les locaux de CNN, bouclé le siège de l’Etat-Major des Armées en prenant Hulusi Akar et le chef d’Etat-major et un certain nombre de haut-gradés en otage, bloqué la circulation sur un certain nombre de points stratégiques à l’aide de blindés et de troupes, parmi lesquels les ponts sur le Bosphore et les aéroports, bombardé l’Assemblée nationale semble-t-il à quatre reprises, pris d’assaut les bâtiments militaires et politiques stratégiques d’Ankara, parmi lesquels le siège des Services Secret et des Force Spéciales. Le Conseil de Paix Nationale a déclaré s’être emparé de l’ensemble des pouvoirs en Turquie, par la voix de la présentatrice de la chaîne publique TRT. Après un moment de flottement, les responsables de l’Etat ont annoncé qu’ils refusaient ce coup d’Etat et appelaient la population à sortir dans les rues, investir les places publiques et s’opposer aux militaires. Les forces de police, fidèles au gouvernement, ont combattu les forces putschistes à de nombreux endroits. Erdogan s’est quant à lui fendu d’une déclaration indiquant qu’il s’agissait d’une tentative de coup de force et que les responsables en subiraient les conséquences, avant de grimper dans l’avion présidentiel et d’atterrir quelques heures plus tard. Le palais présidentiel et l’hôtel Marmaris où celui-ci a tenu un point presse après son retour à Istanbul ont été attaqués par les militaires, sans dommage pour ce dernier. L’ensemble des forces politiques s’est élevée contre ce coup de force, et une partie des députés à investi l’Assemblée Nationale pour protester et tenir les lieux. Partout dans le pays des partisans du gouvernement sont sortis dans les rues pour occuper l’espace public et réinvestir les bâtiments ou points tenus par les putschistes, au prix parfois de nombreux morts. Le bilan actuel, provisoire, annonce 90 morts et 154 blessés. Il paraît infiniment probable que le bilan définitif se révèle être beaucoup plus lourd. On sait qu’un certain nombre d’aéronefs contrôlés par les putschistes ont été abattus par les F16 de l’armée restée loyale au gouvernement. Partout dans les grandes villes, on a pu assister à des scènes d’arrestation de militaires putschistes par les forces de sécurité, et probablement un certain nombre de militants du régime. On annonce actuellement quelques 1400 arrestations dans tout le pays. Le gouvernement, qui point du doigt la « Structure parallèle », à savoir l’organisation de Fethüllah Gülen, semble être parvenu à récupérer les manettes et les déclarations belliqueuses, vengeresses ou triomphantes se multiplient à mesure que l’échec de la tentative du coup d’Etat se fait du plus en plus patent. L’AKP sort renforcé de cette nuit incroyable, en apparaissant une fois de plus comme un défenseur de la démocratie et du peuple, alors même qu’il ne cesse de fouler cette démocratie au pied depuis plusieurs années. Les théories d’un coup d’Etat monté de toute pièce par l’AKP pour renforcer son pouvoir se multiplient chez les opposants ; autant dire d’emblée que cette hypothèse est parfaitement farfelue.

SMS envoyé dans la nuit par l’Etat pour contre le coup d’Etat : « Nous attendons l’ensemble de la population sur les places publiques pour défendre la volonté nationale et la démocratie. La République de Turquie »

 

LE FIL DES EVENEMENTS AU COUR DE LA NUIT

 

TENTATIVE DE COUP D’ETAT EN TURQUIE.

Des militaires ont coupé l’accès aux ponts du Bosphore à Istanbul, peut-être bientôt à l’aéroport, des avions de chasse survolent Ankara, des combats ont eu lieu, apparemment, au niveau du siège du MIT (services secrets) et de logements militaires. Le Premier-ministre, Binali Yildirim a déclaré que tout ce qui sera nécessaire sera fait pour réprimer cette tentative et que le recours à la force a été autorisé.

 . Hypothèse alternative : il s’agit d’une fausse tentative de coup d’Etat pour justifier la prise de contrôle totale du gouvernement sur l’Etat et la proclamation d’un régime d’exception valable dans tout le pays.

. DECLARATION SUR LA TELEVISION PUBLIQUE A VENIR

 . Le siège de l’Etat-major à Ankara aurait été encerclé par les forces de police (qui sont a priori fidèles au régime). On parle d’une explosion dans un bâtiment des Forces spéciales. Des tanks…

 . LOI MARTIALE DECLAREE EN TURQUIE

 . Coup d’Etat militaire confirmé. L’armée a déclaré la loi martiale.

 . Le scénario est donc bien le suivant : tentative de coup d’Etat militaire et réaction du gouvernement et des forces de police

 . Aéroports bloqués

 . Le chef d’Etat-major serait apparemment retenu ou pris en otage par les putchistes 

 . Les « fethullaçi » pointés du doigt par le gouvernement

 . Le bâtiment de la Télévision publique (TRT) sous le contrôle des putchistes et des militaires sur la place Taksim.

 . Donc je résume : des tircs d’hélicoptère à Ankara, des tanks à Bagdat Caddesi à Istanbul, plusieurs haut-gradés retenus par les putschistes à l’Etat-major général des Armées.

 . Probablement que les médias sociaux vont sérieusement ralentir assez rapidement.

 . Les militaires désarment la police (fidèle au gouvernement) au siège de la Sécurité publiue à Istanbul.

 . Des échanges de coups de feu au niveau du premier pont sur le Bosphore, de source sûre.

 . Les responsables de l’AKP émettent des messages pour mobiliser la population et dénier toute légitimité aux putschistes

 . Bruits selon lesquels Erdogan aurait fuit le pays par avion (nota : en fait Erdogan a décollé à bord de l’avion présidentiel pour se mettre en sécurité)

 . DECLARATION sur TRT en ce moment même

 . J’ai pris en cours mais a priori : Le nom de groupe putchiste : Yurta Sulh Konseyi, Conseil de Paix Nationale.

 . « Des mesures pour empêcher les sorties du territoire ont été prises »

 . Les motivations du coup d’Etat parle d’autocratie, de négligence, de non respect des droits, de corruption, de non protection du pays contre le terrorisme…

. Les putschistes déclarent : « Les forces armées turques se sont emparées de l’ensemble des pouvoirs afin de d’assurer l’ordre constitutionnel, la démocratie, les drotis et libertés, réinstaurer l’état de droit et rétablir l’ordre public. Nous maintenons l’ensemble des traités et engagements internationaux et espérons maintenir des bonnes relations avec l’ensemble des pays du monde. »

. Donc le groupe à la tête des putschistes s’appelle : YURTA SULH KONSEYI (YSK), Conseil de la paix nationale. Je précise tout de suite qu’il y a de fortes connotations kémalistes. Le mot Sulh (paix), qui n’est plus utilisé en turc, et le mot Yurt (patrie, nation) rappelle un slogan et une directive de politique étrangère d’Atatürk, « Yurtta sulh, cihanda sulh » : « Paix dans le pays, paix dans le monde ».
. Erdogan a réagi.

Erdogan invite le peuple turc a sortir dans la rue.

 . Erdogan parle de révolte contre la souverainté populaire, invite la population à sortir dans les rues, dans les places publiques, rappelle qu’il est le chef des armées et que la chaîne de commandement habituelle a été suspendue.

 . Il menace les responsables du putsch d’en payer le prix.

 . A vrai dire Erdogan semble assez dépassé ou sous le choc (on le serait à moins…).

 . Partout en Turquie les gens achètent des produits, retirent de l’argent… Chacun craint que la situation ne dégénère dans les jours qui arrivent.

 . REACTION D’ERDOGAN
Erdogan : Il s’agit bel et bien d’une tentative d’une minorité au sein des forces armées. Il s’agit d’un mouvement téléguidé par la structure parallèle (Ndt : comprendre, les Gülénistes). Les mesures nécessaires seront prises à l’encontre de ce mouvement qui s’en prend à la concorde nationale. Pour s’en être pris au pays avec les moyens de la nation, avec des tanks, des hélicoptères, ils en paieront le prix. Nous surmonterons cela en restant droit dans nos bottes. Quel qu’en soit le prix, nous ne nous laisserons pas faire. Je suis certain que cette invasion sera repoussée très rapidement. Qu’ils ne mettent pas notre résolution à l’épreuve.
J’invite l’ensemble de la population à sortir et à se rassembler sur les places publiques, et qu’ils fassent ce qu’ils veulent avec leurs tanks et leurs obus. Je n’ai jamais reconnu d’autorité supérieure à celle du peuple, et je ne vais pas commencer aujourd’hui.
La chaine de commandement a été complètement suspendue. (…). En temps que président, je suis le chef des forces armées. Ce mouvement dont je n’ai pas eu la connaissance en tant que chef des armées relève de la justice qui fera le nécessaire incessamment sous peu.
Journaliste : on prétend que le chef d’Etat-major est retenu en otage…
Erdogan : oui, j’ai moi aussi entendu la même chose, mais je ne sais pas à quel point cette information est fiable. Les choses sont troubles durant ce type d’évènements. Ils en payeront le prix, je peux vous affirmer cela.
(Ndt : comme les déclarations sont transcrites un peu n’importe comment par les journalistes, pour le moment, c’est de l’a peu près…)

 . Une partie de la population descend dans les rues

 . Les Bekir Bozdag, les Numan Kurtulus, les responsables de l’AKP appellent tous à résister contre le Coup d’état (même s’ils n’utilisent pas le mot)

 . L’ancien président Abdullah Gül appelle les militaires à retourner dans leurs casernes. Il pousse une gueulante : la Turquie n’est pas un pays d’Amérique latine ni un pays Africain. Bref, ce n’est pas une république bananière. Les concernés apprécieront… :)

 . Le ministre de la Défense Fikri Işık a confirmé que le chef d’Etat-major était retenu en otage par les putschistes.

 . Apparemment le mot d’ordre de la part du gouvernement et des hauts fonctionnaires est d’indiquer qu’il s’agit d’un groupe ultra-minoritaire au sein de l’armée (1er corps d’armée), qui initié un « mouvement », une « tentative », sous le contrôle des gülénistes.

 . Le palais présidentiel aurait été touché (mortier ? hélicoptère ? avion ?) à deux reprises fois…
 . Une foule se presse à l’aéroport Atatürk d’Istanbul apparemment, pour forcer l’accès.

 . A Tarlabaşı, à Istanbul, des opposants au coup d’Etat marchent dans les rues au cri de Yallah Bismillah Allahü ekber.

 . 17 policiers auraient été tués lors de l’attaque du siège des forces spéciales

 . Un hélicoptère des putchistes abattu.

 . L’Assemblée nationale se réunit en session extraordinaire

 . Réactions : Kiliçdaroglu a condamné le coup d’Etat, mais sans trop de vigueur j’ai l’impression. Le HDP aussi, « par principe ».
 . Un mort suite à l’intervention des militaires contre la population qui marche sur le pont du Bosphore à Istanbul.
. Les militaires positionnés sur les ponts stambouliotes se sont vus donner deux heures pour abandonner leurs positions par les « loyalistes ». Dans le cas contraire, ils seront abattus.

 . Trois hélicoptères, deux avions de chasse aux mains des putschistes à Ankara, rapportent les médias turcs.

 . Le MIT annonce que le coup d’état a été déjoué (c’est sans doute un peu prématuré…)

 . Des sms envoyés aux citoyens turcs pour soutenir le gouvernement : «  »Türk Milletinin değerli evlatları.Bu hareket Ankarada ve İstanbulda devletin zırhlı araclarını ve silahlarını gasp etmiş dar bir kadronun , 70 li yıllardaki gibi davranarak millete karsı bir kalkışmasıdır. Şerefli Türk milleti demokrasine ve huzuruna sahip çık. Türk milletini sindireceğini düşünen bu dar kadronun hareketine karşı sizleri sokağa ve milletinize sahip çıkmaya çağırıyorum.
Devletine milletine sahip çık
Recep Tayyip Erdoğan »

 > « Chers enfants de la nation turque… (…) Nous vous appelons à sortir dans les rues et protéger le pays. Recep Tayyip Erdogan. »
. L’Assemblée nationale attaquée. Apparemment les députés ne sont pas touchés

 . Les députés veillent à l’Assemblée nationale. Il y aurait des combats au niveau de l’Etat-major, et deux explosions ont été entendus à proximité de l’Assemblée nationale.

 . Apparemment les locaux de la télévision publique ont été récupérés par les anti-putschistes

 . Des avions de chasse continuent de survoler Istanbul.

 . Le gouvernement fait savoir que les avions vont être abattus par missiles…

 . Il semble de plus en plus clair que la tentative de coup d’Etat a avorté

 . L’avion d’Erdogan atterit sur l’aéroport d’Atatürk.

 . Les hélicoptères Super cobra et Sikorksy aux mains des putschistes auraient été abattus par les F16

 . Des militaires sont entrés dans le studio de CNN, au centre Dogan Medya Center. Ils sont arrivés par hélicoptère.

 . L’Assemblée Nationale touchée une quatrième fois par une explosion

 . CNN sur le point de couper son live.

 . Les militaires demandent en direct comment couper la caméra plateau de CNN. Surréaliste…

 . On attend toujours qu’Erdogan prenne la parole.

 . Apparemment il y a une foule qui s’est amassée autour des locaux de CNN.

 . Aucune nouvelle de ce qui se passe à l’Assemblée nationale

 . Erdogan fait une déclaration depuis l’aéroport

 . Rien de nouveau dans la déclaration d’Erdogan qui semble un peu secoué.
« La volonté nationale, le peuple, la nation turque… les responsables seront punis… Un groupe appartenant à une organisation connue de tous (Gülénistes)… »

 . L’hôtel où Erdogan se trouvait il y a quelques temps est pris pour cible par des militaires (mais Erdogan a bougé depuis…). 
. Nouvelle intervention d’Erdogan, qui semble un peu au bout du rouleau d’ailleurs. « Cette attaque est une bénédiction, car elle nous permettra de nettoyer l’armée turque de ses traîtres »

 . Bon, Erdogan est reparti dans un discours fleuve… Il reprend des forces au fur et à mesure qu’il parle et reprend ses airs de tribun. 

 . CNN émet à nouveau

 . Erdogan a annoncé que son secrétaire général avait été « pris » (retenu, capturé, pris en otage.. ?)

 . Binali Yildirim : « C’est une deuxième guerre d’Indépendance »

 . Le gouvernement semble avoir plus ou moins repris le contrôle, tout le monde se fend de sa petite déclaration martiale.

 . Des affrontements continuent à plusieurs endroits. Des avions ont décollé de la base d’Eskisehir pour s’opposer aux putschistes et abattre le ou les avions/hélicoptères encore en leur possession.

 . Plus de 130 militaires interpellés, a déclaré le Premier ministre

 

Cengiz Çandar, « Ankara se soucie-t-elle vraiment de la démocratie en Egypte ? »

15 Juil

Un exemple de la réaction des intellectuels turcs libéraux au coup d’Etat égyptien et aux réactions consécutives du pouvoir turc, lequel s’emploie à y trouver la confirmation de ses fièvres obsidionales, ou à tout le moins à convertir cette peur en rente politique… Cengiz Candar, spécialiste du Moyen-Orient est un des intellectuels les plus médiatiques et en vue de Turquie. Il appartient au courant de la gauche centriste libérale qui a fait le pari de soutenir l’AKP avant de s’en détourner [trop tardivement pour certains] à mesure que le pouvoir renforçait son assise et sa gestion autoritaire des affaires. L’article original peut-être consulté ici

.

Cengiz ÇANDAR pour RADIKAL
cengiz.candar@radikal.com.tr

.

.

Ömer Taşpınar écrivait l’autre jour dans Today’s Zaman qu’il ignorait qu’il se trouvait autant de spécialistes de l’Egypte en Turquie. En rentrant pour quelques jours en Turquie depuis Washington [où il exerce comme correspondant], il raconte avoir vu un nombre incalculable de personnes débattant de la situation égyptienne sur toutes les chaînes et à toutes les heures et aurait alors rapidement compris qu’ils débattaient en réalité plus de la Turquie que de l’Egypte en tant que telle.
Bien qu’il n’y ait pas de spécialiste de l’Egypte en Turquie, le nombre de ceux qui débattent de manière enflammée sur la question est en effet pour le moins respectable. Et ceux qui déterminent le contenu des débats sont les membres de l’AKP, ses porte-voix et ses propagandistes.

Le problème est traité en deux temps :

1. Condamner le « coup d’Etat militaire » en Egypte sans tolérer le moindre mais.
2. Demander le retour au pouvoir de Mohammed Morsi et des Frères Musulmans – de nouveau sans contestation possible -.

Ces deux points sont cohérents l’un vis à vis de l’autre. Si vous considérez le « coup d’Etat » égyptien comme inacceptable, vous êtes également supposés vous opposer à ses conséquences et dès lors il devient naturel de demander le retour de Morsi à la présidence et des Frères Musulmans au pouvoir.

Cela étant, dans la mesure où vous vous appropriez cette formulation et aussi longtemps que vous persistez à lire la situation égyptienne à partir d’Ankara et qu’à chaque moment où vous prononcez le mot « Egypte » vous pensez en réalité « Turquie », vous risquez de vous retrouver broyé par la « machine à propagande » qui s’emploie à tirer un trait d’égalité entre Mohammed Morsi et Tayyip Erdoğan. Et si vous être suffisamment judicieux pour éviter de tomber dans ce panneau, alors on étendra démesurément l’accusation de « pro-putschiste » jusqu’à vous obliger à prêter le flanc aux critiques de tous bords.

Hasan Cemal qui a bien compris le problème tient ainsi les propos suivants dans un article intitulé « Depuis quand la critique de Morsi relève-t-elle d’un appel au coup d’Etat ?… Arrêtez la plaisanterie ! » publié sur T24 : « Critiquer Mohammed Morsi est-il désormais interdit ? Est-ce désormais considéré comme un appel au putsch ? A-t-on perdu la boule ? On peut tout à fait s’opposer au coup d’Etat et pointer les erreurs de Morsi. Comment autrement établir un bilan critique des événements ? ».

Il condamne l’utilisation du coup d’Etat égyptien dans le débat public en Turquie par ces lignes définitives :
« S’employer à lier critique de Morsi et aspiration au coup d’Etat est une posture dépourvue de toute pertinence. Si l’on espère museler par ce biais toute critique vis à vis d’Erdoğan il s’agit d’une tentative aussi vaine qu’absurde. »

Effectivement… mais le véritable dessein [des partisans de l’AKP] est le suivant : utiliser la situation égyptienne pour accréditer les assertions selon lesquelles le mouvement Gezi constituerait un véritable complot Ergenekon bis visant à préparer le terrain à un coup d’Etat militaire.

La « conspiration internationale » visant les dirigeants islamistes élus (et par là-même démocrates) serait ainsi parvenue à son but dans le cas égyptien grâce aux foules qu’elle serait parvenue à amasser sur la place Tahrîr à l’occasion du meeting du 30 juin. On aurait tenté exactement la même chose avec le mouvement Gezi à Taksim au début du mois de juin, [à cette différence près qu’] Erdoğan ne s’est pas laissé abusé. Voilà en résumé ce que [les partisans de l’AKP] souhaitent voir raconter…

En plus de cela la Turquie s’efforce actuellement sous le leadership d’Erdogan de sauver Mohammed Morsi et de le ramener au pouvoir en adoptant face au coup d’Etat militaire « une posture de principe [sur la question de la démocratie] et une attitude morale au prix de l’isolement [sur la scène internationale] », pour reprendre les propos du porte-parole du gouvernement.
La conséquence logique de cela est qu’il faudrait prendre fait et cause pour Erdogan et la politique étrangère qu’il incarne au motif que l’on condamne le putsch militaire. Au nom des principes [de la démocratie] et de la morale…

Autrement dit rangeons-nous tous comme un seul homme derrière Erdoğan et le pouvoir en place, et oublions la répression impitoyable du mouvement Gezi, le recours aux armes contre le peuple à Lice ou encore l’étouffement du massacre de Roboski. Voilà ce qu’ils souhaitent. Et que ceux qui s’y refusent se préparent à se voir qualifiés de « putschiste », « sans scrupules » j’en passe et des meilleures etc.

Quoi qu’on en dise il faut pourtant résister à ce qui n’est que le dernière exemple en date de la série de fautes commises dernièrement par le gouvernement, y compris en matière de politique extérieure. L’attitude adoptée sur la question égyptienne n’a rien de morale ou de vertueuse. Que le sort fait aux Frères Musulmans puisse avoir ébranlé l’AKP et qu’il s’émeuve de ce fait des événements en cours n’a rien de très compréhensible. Seulement il ne faudrait pas y voir là un quelconque rapport avec « la morale » ou les « questions de principe », mais bien plutôt un mélange de Realpolitik et de réflexes légitimes d’auto-défense de la part du parti au pouvoir.

Vous voulez un exemple de cela ? Prenons les relations cordiales de l’AKP avec le président soudanais Omar al-Bachir, parvenu au pouvoir par l’intermédiaire d’un coup d’Etat1. Omar al-Bachir est est actuellement sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour Pénale Internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, mais cela ne l’a pas empêché de se rendre régulièrement en Turquie lorsque lui l’envie l’en prenait sans que ne se trouvent pour autant brandis les « éléments intangibles de la politique étrangère » que constitueraient « les principes » [de la démocratie] et « la morale »… C’est l’appartenance d’Al Bachir à l’islamisme politique qui a primé2.

De même le premier pays à féliciter Ahmadinejad pour sa réélection de 2008 a bel et bien été la Turquie, qui n’a même pas attendu la fin du décompte des voix. Le silence d’Ankara sur les questions de principe et de morale fut assourdissant alors même que l’Iran était secoué par des manifestations populaires s’opposant aux élections trafiquées et que les manifestants faisaient l’objet d’une répression [féroce] qui piétinait allégrement les droits de l’homme. Le ministre des Affaires Étrangères Ahmet  Davutoğlu avait alors répliqué aux critiques formulées à son endroit en invoquant la Reapolitik, déclarant que les manifestations en Iran ne s’inscrivaient pas dans un « contexte révolutionnaire » susceptible de provoquer le renversement du régime. Ce qui était juste. Si l’on applique les mêmes poids et mesures à l’Egypte, cela signifierait que le « recours à la force » était inévitable. Mohammed Mursi a en effet était porté à la présidence le 30 juin 2012 avec 51,7 % des suffrages et un taux de participation légèrement supérieur à 50%. Soit treize millions de voix. Un an après son élection vingt-deux millions de voix ont réclamé sa démission [allusion au nombre de signataires de la pétition lancée par le collectif égyptien Tamarod – « rébellion, désobéissance » -]. Et un an plus tard la situation révolutionnaire en Egypte – qui perdurait en réalité depuis [la révolution du] 25 janvier 2011 – a de nouveau prévalu.

Pour qui veut comprendre les événements en cours en leur appliquant une grille de lecture égyptienne [et non turque], il y a quelques intérêts à jeter un œil sur ce que dit un spécialiste de l’Egypte  – bien qu’il refuse par modestie ce qualificatif – à l’université de Washington, Nathan Brown. Celui-ci écrit dans les colonnes du New Republic les lignes suivantes, intitulées ‘What’s Next in Egypt ? » :

« La politique égyptienne s’est retrouvée plongée en plein cœur d’un débat terminologique digne des séminaires d’études doctorales les plus ronflants : s’agit-il d’un coup d’Etat ou d’une révolte populaire ?
La réponse est simple : les deux.
Imaginez la situation suivante : le Général Martin Dempsey [chef d’état-major des armées] annonce à la télévision publique que Barack Obama n’est plus Président et que la Constitution américaine est suspendue. Comment appelleriez-vous la chose ?

Imaginez également ceci : dix millions d’Américains se mettent à défiler pour appeler à la déposition immédiate d’Obama. Celui-ci réplique qu’il lui reste encore trois ans avant la fin de son mandat – mais se retrouve chassé de son poste et potentiellement accusé devant les tribunaux. Comment qualifieriez-vous cela ?

Oui, il s’agissait bien d’un coup d’Etat. Et oui, il y a bien eu une révolte populaire. Pourquoi en débattre ? Beaucoup d’Égyptiens considèrent qu’il s’agit d’une question de jugement moral plus que de terminologie. [l’article se poursuit comme tel : « mais les juristes américains se doivent de savoir si les événements récents déclenchent la suspension automatique de l’aide américaine -1,3 milliards de $ alloués annuellement à l’Egypte, qui pourraient être menacés par le Consolated Appropriations Act qui interdit toute aide économique et militaire à un pays dont le gouvernement démocratiquement élu a été renversé par un Coup d’Etat-. Aussi le débat a beau être très simple à trancher sur le plan linguistique, il n’en continuera pas moins de faire rage »].

Pour les Turcs – ou plutôt pour le pouvoir politique « en partenariat idéologique » avec les Frères Musulmans-, c’est exactement l’inverse : ils débattent sur les mots en faisant semblant de traiter de considérations morales. Si le maître-étalon était véritablement la démocratie, pourquoi les dirigeants turcs ne se coltinent donc pas avec les attaques au gaz lacrymogène contre le mouvement Gezi, les tirs à armes réelles contre le peuple à Lice ou l’étouffement du massacre de Roboski en Turquie…

***

1. Influencé par l’une des grandes figures de l’islamisme politique, le soudanais Hassan al-Tourabi et impliqué pour les exactions commises pendant la guerre au Darfour, sciemment provoquée par un gouvernement soudanais qui s’est fait le chantre de l’islamisme et de l’arabité notamment contre les poussées indépendantistes du sud du pays – devenue depuis la République du Soudan du Sud .

2.   Omar al-Bachir est le premier chef d’Etat en exercice sous la coupe d’un mandat de la CPI. La Ligue Arabe, l’Union Africaine et l’Organisation de la Conférence Islamique refusent de donner suite au mandat, aussi al-Bachir continue-t-il de voyager librement dans nombre de capitales arabes et africaines. Il avait été invité à Istanbul dans le cadre du sommet de l’OCI de 2009, ce qui avait créé de nombreuses polémiques, l’intervention de l’Union Européenne et l’accusation d’ingérence de la part des dirigeants turcs. Finalement al-Bachir avait annulé sa venue pour des raisons de politique intérieur.

[traduction Pierre Pandelé]

On pourra remarquer que Cengiz Çandar s’intéresse au moins autant que l’AKP aux conséquences potentielles de la situation égyptienne dans le champ politique turc… Il faut dire que les intellectuels libéraux dans son genre craignent de se retrouver une nouvelle fois pris entre le marteau du soutien inconditionnel à un pouvoir islamique autoritaire et l’enclume du coup d’Etat militaire…