La guerre oui, mais la mort dans l’âme. Quand le principal parti d’opposition en Turquie, soutient l’intervention militaire en Syrie…

10 Oct

Après la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016 le leader du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, avait voté en faveur de la levée de l’immunité parlementaire. Quant à l’intervention militaire turque conte les Kurdes de Syrie, elle lui convient, mais à la condition expresse qu’on ne touche pas à un cheveu des soldats turcs… Un article de Koray Düzgören paru sur le site d’information de gauche Artı Gerçek le 9 septembre 2019. 

 

Les errements du CHP

 

La catastrophe qu’a représenté la levée de l’immunité parlementaire était soit-disant la dernière, mais nous venons de vivre sa quasi-réédition. Le CHP a en effet voté en faveur de l’intervention militaire demandée par la majorité, comme un seul homme, mais “la mort dans l’âme”. Autrement dit, la scénario est le même que lorsqu’il s’était agi de procéder à la révision constitutionnnelle nécessaire à la levée de l’immunité des parlementaires du HDP (parti de gauche pro-kurde, NDT). A l’époque, le CHP avait souligné que cette mesure était contraire à la Constitution mais… avait voté oui. Aujourd’hui, le CHP donne carte banche à la majorité pour verser le sang en Syrie, “la mort dans l’âme” et à condition qu’ “on ne touche pas à un cheveu des soldats turcs”. Envoyer des soldats au milieu d’une guerre qui s’annonce sanglante en s’effarouchant qu’il puisse leur arriver le moindre mal ? Si la question n’était pas si grave, on pourrait croire à une mauvaise blague.

Sans doute, cette fois encore, Kiliçdaroglu s’est-il laissé convaincre que rien n’arriverait aux soldats envoyés sur place par l’Armée turque. Voici des jours, des semaines, des mois que le pouvoir, obsédé par la création d’une “zone sécurisée” dans le nord de la Syrie, débat de la nécessité d’une intervention militaire. Visiblement, beaucoup ont été convaincus par ses effets de manche, par les émissions de propagande à sa solde et le vent nationaliste et raciste qui parcourt le pays. Les bruits de botte et les chants de guerre appelant à entrer en Syrie, écraser les kurdes, détruire leurs villes et villages se multiplient. Il aurait suffi à Kiliçdaroglu de demander à ses collaborateurs de collecteur un échantillon des propos qui circulent sur le net pour s’en apercevoir. Peut-être l’a-t’il fait, d’ailleurs, mais cela ne l’a pas empêché de voter en faveur de la guerre. Et vu le ton employé, il faut croire qu’il s’agit pour lui d’un devoir rendu au nom de la glorieuse et mère patrie. 

Image de propagande du Ministère des Armées turque postée pour annoncer le début de l’opération « Source de paix » dans le Nord-Syrie.

 

Invasion et nettoyage ethnique

 

Ceux qui s’opposent à la guerre, bien qu’ils soient en minorité, ont raison. Il ne s’agit pas de lutte anti-terroriste mais d’une aventure militaire sanglante qui se soldera par une invasion, un nettoyage ethnique voire une annexion territoriale. Nos dirigeants s’efforcent d’entraîner le pays dans une guerre afin de consolider leur pouvoir. Or une intervention contre les Kurdes et les autres populations locales du nord de la Syrie ne fera que rendre le bourbier syrien encore plus inextricable. Certains soulignent d’ailleurs que les Kurdes et les populations locales ne seront pas les seules à en pâtir. La puissance occupante turque risque également d’y perdre des plumes, et plus qu’elle ne croit. Cette guerre peut avoir de lourdes conséquences. De nombreuses voix au sein du CHP ont relayé cette opinion. Ainsi Ahmet Ünal Ceviköz, secrétaire général adjoint du parti, a déclaré que cette intervention était synonyme d’ “ingénierie démographique” et “contraire au respects des droits humains”, autrement dit qu’il y avait un risque de nettoyage ethnique. Certaines analyses formulées lors d’une conférence internationale sur la Syrie organisée par le CHP étaient également porteuses d’espoir, laissant espérer que la direction du CHP pourrait abandonner sa complaisance coupable vis à vis de la politique syrienne et des liens tissés par Ankara avec les groupes djihadistes locaux sous couvert de lutte anti-terroriste. (…) Las, les vieilles approches étatiques sur la politique syrienne et plus généralement la question kurde, loin de perdre du terrain, ont encore triomphé avec le vote de l’intervention militaire au Parlement. 

Le leader du CHP Kılıçdaroğlu lors du vote de l’intervention militaire au Parlement d’Ankara le 8 octobre 2019.

 

Un blanc-seing donné au pouvoir pour balayer l’opposition

 

Tous les ans, le pouvoir demande la prolongation de l’autorisation qui lui a été faite par le Parlement d’intervenir au nord de la Syrie et au nord de l’Irak. Et tous les ans, les partis d’opposition, à l’exclusion du HDP, votent sans ciller en faveur de la prolongation. Tous autant qu’ils sont jouent le rôle de faire-valoir du gouvernement et dès que les intérêts nationaux sont en cause, déclarent l’union sacrée. Dès lors, la place est libre pour que le pouvoir puisse gouverner le pays comme bon lui semble. (…)  Avec cette intervention, l’AKP a fait d’une pierre deux coups. D’une part, il obtient l’autorisation de faire la guerre au delà de nos frontières et un blanc-seing pour continuer la guerre sale contre les Kurdes de Turquie sous couvert d’anti-terrorisme. D’autre part, il empêche l’opposition de faire front commun. Alors même que tous les indicateurs trahissent un effritement rapide de la popularité du pouvoir en place, l’intervention en Syrie et le soutien prodiguée notamment par le CHP sont une bénédiction pour le pouvoir. Celui-ci est pour ainsi dire passé de l’Alliance démocratique (opposition constituée du CHP et du Iyi Parti, NDT)  à l’Alliance républicaine (coalition avec le MHP ultra-nationalite, menée par le pouvoir, NDT). Comment et à quoi le CHP est-il désormais censé s’opposer ? Comment désormais unir ses efforts avec les autres forces d’opposition démocratiques et lutter à leurs côtés ? Comment lutter contre le fascisme grandissant dans le pays ? Et que fera Kılıçdaroğlu lorsque les soldats turcs qu’il prétend vouloir protéger subiront leurs premières pertes ? Comment fera-t-il entendre sa voix lorsque le pouvoir tentera de le faire taire au motif qu’il n’y a pas de place pour la polémique en temps de guerre ? C’est une tragédie d’avoir un chef de l’opposition de cet acabit alors même que plus de 50% de la population s’oppose désormais au pouvoir en place. Ceux qui prétendent que notre principal problème est moins le pouvoir en place que l’opposition n’ont décidément pas tort… 

 

Koray Düzgören

Buyurun... Commentez, débattez, pinaillez, râlez...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s