Attentat d’Ankara : la thèse du complot généralisé

15 Oct

Complot

Le double objectif de l’attentat d’Ankara

Chronique de Bülent Orakoğlu pour YENI ŞAFAK
12/10/2015
Article original

Bülent Orakoğlu

L’attentat perpétré à Ankara à 20 jours des élections par des forces souhaitant plonger la Turquie dans le chaos et l’instabilité politique constitue l’une des attaques terroristes les plus sanglantes de l’histoire de la République. Les services spécialisés et l’armada de procureurs en charge du dossier enquêtent méticuleusement sur l’identité de l’organisation terroriste responsable de cette attaque révoltante. Parmi les principaux suspects, le PKK, l’Etat Islamique et le DHKP/C, organisations terroriste au service du Centre Mondial, ainsi que l’organisation terroriste de Fethullah Gülen, dont il est fort probable qu’elle ait apporté un soutien logistique à ces dernières. Les explosions déclenchées coup sur coup par deux kamikazes devant la gare d’Ankara, lieu de rassemblement des participants au « Meeting pour le travail et la paix » organisé par la Plateforme des Travailleurs composée du DISK (Confédération des syndicats révolutionnaires), du KESK (Confédération des syndicats des agents de la fonction publique), de l’Ordre des médecins et de l’Union des chambres de métiers des ingénieurs et architectes, ont fait 95 victimes [106 à l’heure qu’il est] et des centaines de blessés. Les deux explosions ont touchés les cortèges rassemblant des jeunes du HDP, pour le premier, de l’EMEP [Parti du travail], du SGDF [Fédération des associations de la Jeunesse socialiste] et de l’ESP [Parti Socialiste des Opprimés] pour la seconde. Coïncidence remarquable, les 32 personnes qui ont perdu la vie le 20 juillet à Suruç aient également des membres du SGDF et de l’ESP.

Le fait que les systèmes de mise à feu utilisés à Diyarbakir, le 5 Juin, à Suruç et à Ankara soient identiques et que les explosifs employés à Suruç et à Ankara aient été tous trois composés de TNT renforcés avec des billes d’acier en disent assez sur l’origine terroriste commune de ces trois attentats. Ce double attentat est la conséquence des choix tactiques et stratégiques des organisations terroristes internationales qui cherchent à plonger la Turquie dans la spirale de la terreur ; son objectif premier est à l’évidence de peser sur la politique extérieure turque. La Turquie s’était jusqu’alors contentée de signifier aux Etats-Unis et à l’OTAN son opposition à la mise en place d’un corridor sous contrôle des Kurdes ou du PKK, préalable probable à la création d’un Etat-tampon, lesquels constitueraient une menace pour sa sécurité nationale. C’est la raison pour laquelle les tentatives de prise de contrôle de la zone située entre la Djézireh et Afrin par l’Etat Islamique (qui cherchait à s’emparer du corridor pour l’obstruer) ou par le PYD ont été empêchées, via des frappes dans les secteurs de Djarablus, Mare’ et Azâz[1]. En dépit des efforts des Etats-Unis et de l’Otan, la Turquie persiste à vouloir constituer une zone sécurisée d’exclusion aérienne sur les territoires contrôlés par l’Etat islamique au nord et par les forces d’opposition au sud de la ligne Mare’, contre le projet de corridor sous contrôle des Kurdes ou du PKK appuyé par le Pentagone. Les tentatives du PKK, du DHKP/C, de l’Etat Islamique et de l’Organisation terroriste de Fethullah Gülen de plonger la Turquie dans la spirale du terrorisme intérieur et extérieur ont à l’évidence pour objectif de créer du chaos et de l’instabilité afin d’assurer la viabilité du projet de corridor kurde.

La double explosion était survenue l’avant-veille des élections du 7 juin, lors du meeting tenu par Selahattin Demirtaş à Diyarbakir avait permis au HDP de passer le barrage électoral et de priver l’AKP du pouvoir en dépit de sa victoire, condamnant la Turquie à un gouvernement de coalition dans une période critique. Dans ce contexte, il apparaît que l’autre objectif du double attentat suicide d’Ankara est de victimiser le HDP afin de lui assurer un maintien de son score aux élections anticipées ou à tout le moins de lui garantir de dépasser le seuil des 10%. Le fait, confirmé par de multiples sondages, que l’opinion publique soit consciente des liens indéfectibles unissant le HDP à l’organisation terroriste du PKK et l’échec, du fait des actes barbares perpétrés par le PKK, des opérations de propagande visant à faire passer le HDP pour un parti comme les autres ont fait plonger le score [attendu] du HDP en dessous du barrage alors même que de nombreux sondages annonçaient une augmentation du score de l’AKP lui permettant d’espérer former un gouvernement à lui seul2. Cette situation a alerté le Centre Mondial et ses ramifications en Turquie, qui souhaitent manipuler les élections du 1er novembre. C’est la raison pour laquelle les ennemis de la Turquie, main dans la main avec les médias nationaux et internationaux, s’efforcent d’intoxiquer l’opinion publique avec des affirmations mensongères laissant à penser que les forces de sécurité, l’AKP et le président Erdoğan sont derrière les attentats visant le HDP et sa succursale du ESP. Mais cette fois, ces forces malfaisantes ne triompheront pas. Il apparaît de plus en plus clair que les électeurs choisiront la stabilité et renverront dans les cordes le HDP, vitrine légale de l’organisation terroriste du PKK, lui-même sous-traitant de l’Occident et des forces mondiales qui souhaitent attenter à l’unité et à la fraternité nationales.

***

1. La Turquie s’efforce de mettre en place une zone « protégée » délimitée par une ligne rouge tracée entre Djarablus et Mare, à quelques kilomètres à l’intérieur de la frontière turco-syrienne, qu’elle considère comme stratégique. Il s’agit notamment d’empêcher que les forces kurdes n’opèrent la jonction entre les cantons majoritairement kurdes d’Afrin, de Kobanê et de Djézireh en formant un Kurdistan occidental (Rojawa) syrien unifié qui longerait quasiment la totalité de la frontière turco-syrienne. La dite « ligne Mare’ » vise à maintenir un corridor et empêcher la jonction d’Afrin et de Kobanê. Plus à l’est, la prise de la ville de Tal Abyad des mains de l’Etat islamique par les forces kurdes du YPG en juin de cette année a représenté un gain majeur en coupant la route reliant Raqqa, capitale de l’Etat Islamique à la frontière turque et en esquissant la jonction entre les cantons de Kobanê et Djézireh. La ligne Mare’ constitue en fait pour les Turcs le dernier point d’accès terrestre au théâtre syrien à l’est d’Alep.

2. En fait la quasi-totalité des enquêtes menées montrent que le HDP semble en mesure de conserver son score. A partir du moment où le parti pro-kurde parvient à dépasser le barrage électoral, il empêchera quasi-mécaniquement l’AKP d’accéder à la majorité absolue, quand bien même la parti au pouvoir parviendrait à conserver ou à augmenter sa part de votes, ce qui ne paraît pas le plus probable et est contredit par les derniers sondages.

(traduction : Pierre Pandelé)


Pour comprendre ce qui se joue en Turquie depuis l’attentat d’Ankara, il me paraît nécessaire de se pencher sur l’interprétation des évènements telle qu’elle a été élaborée par le pouvoir en place et se trouve volontiers relayée par les médias et les cercles d’influence qui lui sont proches. Pour ce faire, il n’y a sans doute pas de meilleur exemple que le quotidien Yeni Şafak qui colle étroitement à la ligne politique du parti au pouvoir et aligne bon nombre de ses plus zélés thuriféraires. La plupart des papiers d’opinion publiés dans Yeni Şafak au lendemain du massacre, s’ils n’omettent pas de déplorer l’attentat et d’honorer la mémoire des victimes, sont à l’unisson : après quelques circonvolutions de rigueur, ils s’emploient presque tous à souligner les avantages que le HDP peut escompter retirer d’un attentat ayant envoyé une centaine de ses membres, sympathisants ou camarades de lutte au cimetière (y compris deux futures candidats aux élections à venir). La chronique de Bülent Orakoğlu, ancien haut-fonctionnaire au sein du service des renseignements généraux de la police turque dans les années 90, resté proche des milieux de sécurité, a le mérite de présenter une épure où se trouvent réunis pèle-mêle sur le banc des accusés : le PKK, le DHKP/C, l’Etat Islamique et la confrérie de Fethullah Gülen, soupçonnés d’accointances avec un mystérieux Centre Mondial (küresel merkez). Aussi absurde, intellectuellement parlant, qu’elle puisse paraître, cette grille de lecture complotiste n’hésitant pas à mettre dans le même sac un mouvement kurde autonomiste, un groupuscule marxiste-léniniste, un mouvement djihadiste takfiriste et (cerise sur le gâteau) une confrérie islamique adepte du noyautage a l’immense mérite de mettre tous les terroristes dans le même sac et de flatter la fièvre obsidionale turque, sans doute la chose la mieux partagée au monde de ce côté-ci des Dardanelles. L’AKP contre les terroristes, l’AKP ou le déluge, voilà le mot d’ordre. Et ce mot d’ordre sera répêté jusqu’à plus soif par les médias de la droite religieuse et nationaliste, au moins jusqu’aux échéances électorales du 1er novembre. 

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3 Réponses to “Attentat d’Ankara : la thèse du complot généralisé”

  1. Hipàtia 17 octobre 2015 à 17:08 #

    Merci, pour cette traduction qui aide à « comprendre » la logique perverse du pouvoir en Turquie… Néanmoins, il fallait écrire ton commentaire au début, sinon on dirait qu’il s’agit d’un blog pro-AKP!

    • pierrepandele 18 octobre 2015 à 12:49 #

      Merci Eli. Ca signifie qu’il faut lire les articles jusqu’au bout :) Après, c’est à chacun de se faire son opinion.

  2. Anonyme 17 octobre 2015 à 17:07 #

    Merci, pour cette traduction qui aide à « comprendre » la logique perverse du pouvoir en Turquie… Néanmoins, il fallait écrire ton commentaire au début, sinon on dirait qu’il s’agit d’un blog pro-AKP!

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