Attentat d’Ankara : Comme un air de déjà-vu

15 Oct

Deux kamikazes, une centaine de morts, quatre fois plus de blessés et un pays qui semble de plus en plus vaciller au bord du gouffre… L’attentat d’Ankara, au cœur de la capitale turque, à quelques centaines de mètres du siège national du MIT (Services Secrets) et de la Police marque une entrée sanglante dans une campagne électorale qui tiendra peut-être plus d’une campagne militaire.  Depuis les dernières législatives, l’AKP a perdu sa majorité absolue au Parlement et aucune coalition n’a pu être mise en place en dépit des diverses tractations qui ont occupé une bonne partie de l’été. Principal point d’achoppement: les affaires de corruption qui entachent durablement la crédibilité de l’AKP. Erdogan qui craint de se retrouver enfermé dans une fonction présidentielle essentiellement symbolique, obligé de « cohabiter » avec un gouvernement de coalition semble s’être engagé dans une fuite en avant dont personne ne connaît l’issue. Le parti kurde HDP a bouleversé les équilibres politiques et passe désormais pour la cible à abattre, bien plus encore que le PKK dont il fut un temps la vitrine politique. Frontalière de deux pays qui n’ont plus guère d’Etat que le nom, accueillant sur son territoire près de deux millions et demi de réfugiés syriens, la Turquie semble de moins en moins à l’abri d’une période de convulsions politiques susceptible de dégénérer en guerre civile à bas bruit. A Dieu ne plaise… Force est de constater que les tensions et rancoeurs accumulées, la polarisation extrême du champ politique, l’absence de solution à la question kurde, la politique du pire pratiquée par le pouvoir et l’effet délétère des guerres politico-confessionnels qui déchirent le Moyen-Orient ne laissent rien augurer de bon. Soucieux, comme à l’accoutumée, de fournir des clés de compréhension sur la situation intérieure du pays, je vous propose aujourd’hui une chronique signée par Kadri Gürsel, un journaliste bien connu en Turquie, spécialiste des enjeux internationaux et de la question kurde, qui fut un temps correspondant pour l’AFP en Turquie et contribue notamment au journal Milliyet et au site d’informations Al Monitor. Cette chronique est parue dans le journal en ligne indépendant Diken. Elle reflète assez bien les réactions de la plupart des militants, intellectuels, journalistes ou sympathisants de gauche en Turquie, qui considèrent que cet attentat n’aurait jamais pu avoir lieu sans un certain nombre de complicités au sein de l’appareil étatique, voire qu’il a été commandité depuis le sommet de l’Etat.  Suivront sous peu des éditoriaux parus dans la presse pro-gouvernementale, qui offrent évidemment un tout autre son de cloche mais vous permettront, je l’espère, de mieux comprendre l’état du débat politique qui agite le pays[1].

20140329 kadri gursel

Chronique de Kadri Gürsel pour DIKEN / kadrigursel@diken.com.tr
12/10/2015
Article original

Il semble que l’enquête sur le double attentat suicide ayant fait plus de cent morts à Ankara le 10 Octobre se concentre sur l’Etat Islamique. Si tel est le cas, alors c’est la fin des haricots. Inutile d’espérer voir l’enquête aboutir, en tout cas pas dans la Turquie où nous vivons actuellement. Le 5 juillet, à Diyarbakir, une bombe a explosé lors d’un meeting du HDP, tuant cinq personnes et en blessant plus d’une cinquantaine. Suite à cela, un individu qui fréquentait le Salon de Thé Islam [repaire de sympathisants de l’Etat islamique] à Adiyaman et qui était parti combattre dans les rangs de l’Etat Islamique en Syrie a été identifié comme l’auteur de l’attentat et arrêté par la police. Que s’est-il passé depuis ? Quatre mois plus tard, a-t-on mis la main sur les complices et les instigateurs de l’attentat ? Avons-nous appris la provenance de l’engin explosif utilisé ? Rien du tout.

Des questions laissées sans réponse

Quid de l’attentat de Suruç ? Nous n’avons aucune idée des éléments à la disposition des enquêteurs à l’exception du cadavre déchiqueté du terroriste ; apparemment ce dernier fréquentait le même salon de thé à Adiyaman et était également parti en Syrie rejoindre l’Etat islamique. A-t-on organisé un coup de filet contre les militants de l’Etat islamique pour éviter un nouveau Diyarbakir ou un nouveau Suruç ? Combien de personnes ont été interpelées et détenues pour appartenance à cette organisation terroriste ? C’est typiquement le genre de questions auxquelles le pouvoir n’a absolument pas l’intention d’apporter de réponses… L’expérience aussi bien que l’observation le prouvent : la décision de ne pas communiquer sur les différents éléments du dossier a pour conséquence immédiate d’entraver le déroulement de l’enquête. Ces différentes affaires ont été étouffées au prétexte qu’elles portaient sur l’Etat Islamique, ce qui donne de bonnes raisons de craindre qu’il en aille exactement de même concernant l’attentat d’Ankara. Les circonstances de cet attentat font en effet penser à un lien direct avec les élections à venir beaucoup plus qu’à un hypothétique règlement de comptes entre l’Etat islamique et le PKK pour le rôle joué par ce dernier sur les théâtres syrien ou irakien. Il n’y a aucun doute là-dessus.

Quel rapport avec l’Etat Islamique ?

L’attentat perpétré à Diyarbakir contre le meeting du HDP à deux jours des élections ne cherchait pas à affaiblir ou décourager le PKK à Rojava [« Kurdistan occidental », c’est-à-dire Nord de la Syrie considéré comme libéré par les forces kurdes]. Pas plus que l’attentat de Suruç. Ce massacre avait pour but de mettre fin à la trêve qui régnait entre le PKK et le gouvernement depuis près de trois ans. Venons-en à l’attentat d’Ankara. En quoi une attaque perpetrée contre des personnes participant à un meeting à Ankara pour réclamer que le sang cesse de couler et que les élections se déroulent dans un climat plus sûr, à trois semaines des élections du 1er novembre, pourrait-elle s’inscrire dans l’agenda de l’Etat Islamique ? Admettons toutefois pour les besoins de la cause que l’Etat islamique cherche à alimenter la tension [entre les Kurdes et l’Etat turc] afin de détourner les forces et l’attention du PKK du théâtre syrien où celles-ci sont présentement concentrées. Quand bien-même le véritable objectif de l’attentat d’Ankara eût été celui-ci, dans ce cas, le pouvoir politique turc n’aurait-il pas dû chercher à contrer l’Etat islamique en prenant d’urgence toutes les mesures de sécurité qui s’imposaient pour contrecarrer une action de ce type ?

Un mode opératoire familier

Ce n’est pas un hasard si les attentats visant les Kurdes, les démocrates, les membres de l’opposition, les militants de gauche non seulement n’ont pu être évités, mais de surcroît n’ont pas été tirés au clair. En Turquie, si une action qui pouvait être déjouée ne l’a pas été, soyez bien sûr que l’enquête qui s’ensuivra n’aboutira jamais. Ceux qui tirent les manettes peuvent bien changer, le modus operandi, quant à lui, reste le même. Nous sommes malheureusement familiers des méthodes employées dans ce type de crimes politiques non élucidés. La bannière change : l’Etat islamique aujourd’hui, de toutes autres organisations dans les années 70, mais le mode opératoire, lui, reste le même. Et les corps déchiquetés d’Ankara porte la signature de ce type d’action. Quant à l’objectif poursuivi, voilà ce qu’en disait le professeur Murat Paker, spécialiste de psychologie politique, dans les colonnes de Cumhuriyet, le 12 octobre : « Ce qu’on cherche à faire, c’est désensibiliser les gens, les pousser à se retirer dans leur coquille et à se calfeutrer chez eux, leur faire perdre courage et confiance en l’avenir […] Ceux qui détiennent le pouvoir s’attendent à ce que le peuple valide le statu-quo dès lors que sa sécurité est en jeu. Ce type d’actions terroristes vise à  dépolitiser, effrayer, réduire au silence les masses afin de dissuader la société d’accoucher des évolutions qu’elle porte en son sein. »

***

1. Débat dont j’aimerais rappeler à quel point il est asymétrique, puisque la plupart des canaux d’informations indépendants qui sont parvenus à subsister subissent régulièrement de nombreuses attaques de la part du pouvoir en place. Quelques exemples récents : l’attaque du siège du journal Hürriyet (groupe Doğan) le 6 septembre par des partisans de l’AKP ou encore l’agression dont a été victime le journaliste de CNN Turquie et Hürriyet, Ahmet Hakan, dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre après avoir été désigné à plusieurs reprises du doigt dans les médias proches du parti au pouvoir et menacé par un député AKP.

(traduction : Pierre Pandelé)

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2 Réponses to “Attentat d’Ankara : Comme un air de déjà-vu”

  1. riri1917 15 octobre 2015 à 11:00 #

    super traduction, merci bcp. Turquie d’aujourd’hui = Italie des années de plombs ? on dirait la même stratégie de la tension mais en plus violent quand même, faut bien tenir son rang !

  2. Anonyme 15 octobre 2015 à 10:56 #

    super traduction. turquie d’aujourd’hui = italie des années de plombs avec la même stratégie de la tension. en bien plus violent quand même, faut bien tenir son rang.

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