Entretien entre le leader du PKK et Ruşen Çakır

24 Août

Ruşen Çakır est un journaliste turc spécialisé notamment sur la question kurde, qui a travaillé pour CNN Türk, Cumhurriyet, Milliyet, et désormais pour Vatan. Francophone et diplômé de Galatasaray, il signe régulièrement des tribunes et analyses en anglais et en français que je conseille chaudement à ceux que cette question intéressent, car elles sont souvent très pertinentes. Vous pourrez en trouver un échantillon sur son site.

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Le texte qui suit est la traduction intégrale d’un entretien paru dans Vatan et réalisé avec Cemil Bayık président-adjoint du conseil exécutif du KCK, en compagnie du reporter photographe İlker Akgüngör (les photos sont signées de lui). Cemil Bayık est l’un des fondateurs du PKK et son actuel numéro 1 après Öcalan. Il s’exprime ici sur la poursuite des négociations, ses relations avec Öcalan, la guerre civile syrienne et irakienne et les derniers événements à Lice, où une statue d’un martyr du PKK construite quelques mois plus tôt a été détruite par les forces de l’ordre, entraînant plusieurs échauffourées qui ont entraîné deux morts (un manifestant et un soldat) et plusieurs blessés par balle.

Le texte original de l’entretien est accessible en deux parties ici et

 

  • Les prises de position d’Öcalan vis à vis du processus de paix sont dans l’ensemble plutôt positives, les vôtres en revanche paraissent beaucoup plus circonspectes. Peut-on lire les choses comme cela ?

  • C’est juste. Mais chacun a son rôle. Nous ne nous saurions nous attribuer le rôle du leader Apo [Öcalan], pas plus que celui-ci ne saurait s’attribuer le nôtre [A Qandil]. Il y a complémentarité. Apo est le leader du peuple kurde et le négociateur en chef. Notre position est différente, il n’y a pas lieu de comparer, de confondre ou d’opposer les deux positions. Certains s’emploient peut-être sciemment à nous opposer, mais il n’y a aucune contradiction et il ne saurait en être question. Le gouvernement n’a réalisé aucune avancée sérieuse pour la résolution du problème. Il tente de profiter des opportunités que nous leur avons offertes pour se renforcer politiquement. Les efforts continus et à sens unique du leader Apo ont permis de faire progresser les choses, mais pour aller plus loin il faut que le gouvernement fasse un pas dans notre direction. Les beaux discours fusent et créent une attente [chez les gens], mais sur le plan pratique rien ne vient.

On l’aura compris, si Demirtaş, candidat du parti kurde aux élections présidentielles, représente la carotte, Cemil Bayık quant à lui tient le bâton… Et Öcalan arbitre entre les deux, alternant promesses et menaces voilées. Il faut que jusqu’à peu le processus de négociations était suspendu au bon vouloir du gouvernement, appuyé par les services secrets, et sous la menace constante d’un coup de force des hautes autorités judiciaires ou des services de police. C’est l’une des raisons de la dynamique autocratique à l’oeuvre en Turquie : s’emparer de suffisamment de leviers pour pouvoir imposer un règlement de la question kurde sans craindre un coup d’Etat militaire ou des coups tordus de la part de la fameuse « structure parallèle » au sein de l’Etat.

  • Il y a pourtant eu les nouvelles dispositions légales et la feuille de route qui en découle, l’arrivée de nouveaux négociateurs avec l’inclusion du secrétariat d’Etat à la sécurité publique…

  • Une loi cadre a certes été adoptée à l’Assemblée mais il faut voir comment et dans quel objectif. Le leader Apo a déclaré : « Je refuse de diriger le processus de résolution de cette manière, à moins que les conditions ne changent. Si l’on n’adopte pas un cadre de résolution je jette l’éponge ». C’est ce que dit notre mouvement depuis le début. Nous avons travaillé dans ce sens, et déclaré que s’il n’y avait pas de cadre [légal], le mouvement agirait en conséquence. La guerre fait rage en Syrie et en Irak, et la Turquie elle-même est désormais dans une situation risquée. Si le leader Apo s’était retiré des négociations et si le mouvement, en conséquence de cela, avait repris la guerre, les conséquences auraient été funestes pour la Turquie. La Turquie aurait pu se retrouver plongée dans une situation à la syrienne ou à l’irakienne. Le gouvernement a vu cela. Par ailleurs la prolongation du cessez-le-feu et l’arrêt des combats étaient une condition nécessaire pour que Tayyip Erdogan soit élu président de la République. La Turquie ne s’est engagée dans les négociations par gaieté de cœur, mais parce que l’évolution de la situation et la lutte [du PKK] l’y ont obligé. Voilà pourquoi cette loi a adopté. Mais comment s’appelle-t-elle ? « Loi d’éradication du terrorisme ». Il s’agit non pas mettre fin à la guerre, ni de résoudre la question kurde, mais de mettre fin au terrorisme. C’est la preuve que la mentalité du pouvoir turc n’a pas changé, qu’ils persistent à ne pas considérer le problème comme une question politique [ressortissant] des droits naturels d’un peuple. Cela veut dire qu’ils ne se sont pas résolus à chercher une résolution politique à la question. Si le pouvoir appréhendait la question en termes politiques, il serait forcer de considérer la lutte kurde comme juste et légitime et son leader comme un leader populaire. Mais le gouvernement se refuse à donner un tour politique aux discussions. Il ne souhaite pas poursuivre les discussions avec les responsables politiques [du mouvement kurde].

L’analyse de Bayık est on ne peut plus claire et n’a pas varié d’un iota. Le gouvernement turc est contraint et forcé de faire la paix face à un mouvement kurde qui a conquis les cœurs à la pointe des baïonnettes. Je n’en crois rien pour ma part… Les moyen-orientaux ne désespérant jamais d’une occasion de faire la guerre – pardonnez-moi cette généralisation acide-, je suis persuadé qu’un gouvernement de droite nationaliste ou kémaliste aurait été prêt à payer le prix d’une guerre à outrance, comme ce fut le cas de 84 à 99. C’est la sagesse de l’AKP que de se ranger plus ou moins volontairement à cette opportunité-là, encouragé par son idéologie messianique de construction d’une Turquie islamique rayonnant sur le Moyen-Orient et par ses bons résultats électoraux en Anatolie orientale – où, rappelons-le, il capte légèrement plus de voix que le parti kurde chez ceux qui se déclarent kurdes.

  • On dirait presque que pour vous le processus de négociation vient juste de commencer… ?

  • La Turquie est forcée d’aller dans cette direction, qu’elle le veuille ou non, et cela indépendamment des volontés du gouvernement. Il n’y a pas d’autre solution. Elle sera forcée d’appréhender la question en termes politiques.

  • Sera obligée ou a été obligée ?

  • Elle en arrive peu à peu à ce stade car elle ne pourra continuer comme ça longtemps. S’il n’y a pas d’avancée politique nous reprendrons la lutte et la Turquie devra faire face à de très sérieux problèmes. Ce qui se passe actuellement en Irak ou en Syrie peut également toucher la Turquie. Je crois que la Turquie l’a compris.

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    Cemil Bayık (photographie : İlker Akgüngör)

  • D’après vous le gouvernement n’a pas d’autre choix ?

  • Absolument. Ce qui ne signifie pas pour autant que si le gouvernement en vient [à proposer des avancées politiques concrètes] nous abandonnerons la lutte. Bien au contraire nous ferons tout pour que les avancées aillent le plus vite possible. Il en va de l’intérêt des Kurdes et de toutes les populations et cultures [minorités] turques.

  • Ce qui veut dire que vous êtes favorable à ce que la nouvelle délégation dirigée par Beşir Atalay puisse se rendre à Qandil ?

  • Nous y avons toujours été favorables, ça n’est un mystère pour personne. Nous n’avons jamais refusé qui ce soit à ce jour. Que ce soit la presse, des délégations ou des organisations internationales. C’est une question de principe.

Le HDP doit se débarrasser de certaines approches marginales

  • Vous attendiez-vous à ce que Selahettin Demirtaş récolte autant de suffrages ?

  • Nous tablions sur un score entre 10 et 13% [NdT : Demirtaş a fait 9,8%]. Son résultat est encourageant. Si le HDP parvient à transformer ce résultat en influence politique, une force d’opposition puissante verra le jour. Il ne faut pas que le HDP se repose sur ses lauriers, mais au contraire qu’il continue de s’organiser et de gagner en influence. Auquel cas, s’il parvient à attirer à lui les Kurdes, les Alévis, les musulmans démocrates, les milieux de gauche et les libéraux, alors il deviendra la plus puissante force d’opposition de Turquie. Le HDP doit se débarrasser de certaines approches marginales.

  • C’est à dire ?

  • Il y a un groupe à Beyoğlu par exemple…

  • A Cihangir…  

  • Je préfère ne pas donner de nom. C’est suffisamment clair je crois. 

 Bayık vise ici la frange la plus gauchiste du HDP, engagée aux côtés des Verts, des militants LGBT, des trotskistes à Istanbul, autour de Süreyya Önder et d’Ufuk Uras, ce dernier s’étant prononcé en faveur de la révision constitutionnelle proposée par l’AKP en 2010, à rebours du boycott décidé par le parti kurde. Ceux-là sont sur une ligne assez indépendante vis à vis du PKK et très proches des socialistes turcs, et sont très populaires parmi l’électorat jeune et éduqué de classe moyenne et moyenne supérieure – une minorité négligeable en termes électoraux-. Pour le dire clairement, du point de vue de Bayık, ce sont des idiots qu’ils espérerait plus utiles et moins réceptifs à l’utopie qui consiste à penser pouvoir reconstruire une gauche nationale indépendante.

Le système parlementaire est plus favorable à la démocratie

  • Certaines personnalités du KCK ont déclaré que le passage à un système présidentiel était une opportunité pour la résolution de la question kurde. Or Erdoğan aura besoin de votre soutien ou, à tout le moins, de votre accord tacite pour pouvoir changer la nature du régime. Etes-vous prêts à l’appuyer là-dessus ?

  • Tayyip Erdogan rêve d’un régime autocratique et hégémonique. Cela ne rendrait pas service à la démocratie et aux libertés publiques, bien au contraire, ça les mettrait en danger. Il n’est pas question que nous apportions notre soutien à quelqu’un qui poursuit de tels objectifs, c’est une question de principe. Abdullah Gül a déclaré qu’il était favorable au système parlementaire, et qu’il ne considérait pas qu’un régime présidentiel ou semi-présidentiel soit adapté à la Turquie. Nous considérons nous aussi qu’un système parlementaire est plus favorable à la démocratie. Notre mouvement lutte en faveur de la démocratisation de la Turquie… Un régime présidentiel ou semi-présidentiel aurait pour effet de limiter ou de menacer la démocratie. De ce point de vue le système parlementaire est plus démocratique car il comprend des mécanismes qui jouent un rôle de garde-fou contre les postures anti-démocratiques.

Ceux qui nous pointent du doigt comme des partisans de l’AKP font preuve de bassesse

  • Les autres partis et groupes d’opposition [le CHP, le MHP et consorts] sont très méfiants vis à vis du processus de résolution et des contacts que le gouvernement entretient avec Öcalan. Ils vous accusent clairement de marchander avec l’AKP et de faire le jeu d’Erdoğan.

  • Notre ligne de conduite repose sur des principes, non pas sur des personnes ou des partis. Notre relation avec la Turquie est basée sur les principes et les objectifs qui sont les nôtres, pas sur une relation d’intérêt mutuel. C’est cela qui dicte la manière dont nous menons les négociations. De notre point de vue, cela ne fait guère de différence que ce soit l’AKP, le CHP ou le MHP. Nous continuerons de débattre d’une solution à la question kurde quel que soit le parti au pouvoir, car notre interlocuteur est le gouvernement et l’Etat. Il n’y a aucune solution possible en dehors d’eux. Evidemment cela passe aussi par le soutien que nous apportent les différents peuples, cultures, religions, confessions de Turquie. Le fait que nous soyons engagés dans des négociations avec l’AKP ne signifie en rien que nous approuvions l’AKP ou que nous soyons des partisans de l’AKP. Ceux qui nous pointent du doigt comme des partisans de l’AKP font preuve de bassesse. C’est une erreur de croire qu’il y a un soutien à l’AKP et que c’est grâce à ce soutien que l’AKP réussit. La majorité pense qu’en soutenant l’AKP, le PKK favorise la limitation des droits démocratiques. C’est indigne de penser ça. Aujourd’hui le mouvement le plus engagé dans la lutte pour la liberté et la démocratie est précisément le nôtre. Si actuellement de nombreuses composantes de la société, de nombreux milieux s’engagent pour peser dans la vie politique, c’est grâce à la lutte menée par le PKK. Nous avons été aux avants-postes de la lutte contre l’AKP, et cette lutte continue aujourd’hui. Nous nous dépensons sans compter et à sens unique pour que la mentalité de l’Etat et du gouvernement turcs changent enfin.

Ici se trouve résumé le grand dilemme du mouvement kurde de Turquie : acquérir une autonomie et des droits pour les régions kurdes OU bâtir un Etat libéral, démocratique et respectueux de toutes les minorités. Pour le moment les Kurdes sont parvenus à articuler correctement ces deux objectifs, mais je doute fortement qu’à terme cela soit possible.

  • Si je comprends bien vous n’êtes pas prêt à sacrifier la démocratie en échange [d’une solution à la question kurde] ? Car c’est ainsi que [l’opposition kémaliste et nationaliste] voit les choses.

  • En aucun cas. Nous ne transigerons ni sur la démocratisation ni sur l’autonomie démocratique, qui se complètent mutuellement. La question kurde trouvera une solution au travers de la démocratisation de la Turquie, et la résolution de la question kurde permettra de même à la Turquie de se démocratiser. Certains intellectuels libéraux de gauche prétendent que le PKK soutient l’AKP et Erdoğan, et se demandent comment le PKK peut espérer trouver une solution avec un dictateur comme Erdogan. Or la résolution du conflit passe par la démocratisation de la Turquie. Si l’AKP refuse l’autonomie démocratique et la démocratisation de la Turquie il n’y a aucune chance que les négociations n’aboutissent. Et dans ce cas de figure nous lutterons contre l’AKP. Par le passé nous avons mené une lutte acharnée, aujourd’hui nous sommes engagés dans un processus de négociations. Si l’on peut négocier, nous négocierons, sinon nous reprendrons la lutte. Nous ne serons jamais l’instrument de la dictature et du fascisme.

 Certaines puissances régionales ont fait en sorte que l’EIIL s’en prenne à nous.

  • La chute de Mossoul a signé le début d’une ère en Irak et en Syrie. J’observe qu’actuellement il y a deux forces montantes dans la région, l’EIIL et le PKK. Et ces deux forces sont aux prises l’une avec l’autre. Approuvez-vous ce constat ?

  • C’est peut-être le cas en apparence mais derrière l’EIIL il y a des forces régionales et mondiales. L’EIIL ne serait pas capable de combattre, de s’étendre, de se structurer de la sorte si’il ne bénéficiait de ces soutiens-là. Nous combattons l’EIIL mais ce n’est que le sommet de l’iceberg. En arrière-plan certaines puissances régionales ont fait en sorte que l’EIIL s’en prenne à nous.

  • Dans quel but ?

  • Le Moyen-Orient est en proie à une troisième guerre mondiale. Le système capitaliste-moderniste est intervenu à plusieurs reprises au Moyen-Orient mais n’est pas parvenu à ses fins. Ni en Libye, ni en Syrie, ni en Egypte… La crise s’est aggravée et a débouché sur de nouvelles crises. Le système ne parvenant pas à régler cette crise a commencé à chercher d’autres voies. C’est sur ce terreau que l’EIIL est apparu. L’EIIL est engagé dans une guerre de religions. Tout cela est extrêmement dangereux. On sème les graines de la dissension au sein des populations, on les dresse les uns contre les autres. On encourage les luttes et les guerres fratricides, et cela nous mène tout droit vers l’explosion du Moyen-Orient. [L’EIIL et les forces qui le soutiennent] cherchent à éliminer l’histoire et la culture de ces populations, à supprimer le terreau de la liberté et de la démocratie. Ils affaiblissent les peuples afin de se rendre pour ainsi dire indispensables à eux et apparaître comme une force providentielle. C’est de cette manière qu’ils espèrent s’assurer le contrôle du Moyen-Orient.

L’EIIL finira par refluer

  • On a pu dire que la chute de Mossoul entérinait la tripartition de l’Irak. Pensez-vous que ce soit l’objectif poursuivi ?

  • Pas seulement de l’Irak. De la Syrie et de l’Iran également. Et de la Turquie derrière, si la Turquie ne change pas sa politique. C’est la raison d’être de l’EIIL. Et on cherche également à étouffer la révolution de Rojava [prise de pouvoir du PKK au Kurdistan occidental depuis la guerre civile syrienne]. Je vous attirer l’attention sur le fait que même si l’EIIL agit au nom de l’Islam ils n’ont absolument rien à voir ni de près ni de loin avec l’Islam. Ils ont beau se référer à l’histoire et à l’idéologie islamiques, ce qui leur permet de bénéficier de nombreux soutiens notamment parmi les sunnites, leurs agissements sont inhumains et hostiles aux peuples, aux cultures, aux religions et confessions de la région. La culture et les traditions islamiques, les valeurs démocratiques et collectives sont très fortes au Moyen-Orient. Les agissements de l’EIIL forcent tout le monde à réfléchir et à s’interroger. Y compris les milieux musulmans.

  • Ils font naître la peur également.

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    Cemil Bayık et Ruşen Çakır (photographie : İlker Akgüngör)

  • Certains les comparent aux Mongols. Il y a peut-être certains points communs mais il faut bien analyser ce qu’est l’EIIL. Les combattants de l’Etat islamique sont maîtres dans l’art de la guerre psychologique et ont très bien saisi les rapports de force au Moyen-Orient. Et bien sûr ils s’inspirent en partie de l’histoire et de la culture islamiques pour s’adresser aux populations et en récoltent les fruits. Mais l’EIIL s’est étendu aussi loin qu’il pouvait s’étendre en Irak. Il n’ira pas plus loin, et va commencer à refluer progressivement.

  • Au Sud les Arabes shiites, au Nord les Kurdes et au milieu les Arabes sunnites. Actuellement les Arabes sunnites sont dirigés par l’EIIL. Est-ce que cela peut durer ? Est-ce que les Kurdes ou les Arabes shiites peuvent vivre aux côtés d’un Etat sunnite animé par la mentalité de l’EIIL ?

  • Je ne pense pas. L’EIIL continuera peut-être d’être utilisée un temps, car il est encore utile comme instrument et son rôle n’est pas terminé. Mais une fois son objectif rempli je pense que l’EIIL va peu à peu perdre de son influence. Est-ce que cela se fera facilement ? Non, car l’Etat islamique bénéficie de certains appuis dans la population mais il finira par s’étioler et perdre en importance. Les anciens baasistes vont redevenir d’actualité au sein des populations sunnites et on verra probablement se constituer un Etat ou une formation politique sunnite à travers eux. C’est le plus logique. Pour le moment les baasistes profitent de la force de l’EIIL sur le plan tactique, car l’Etat islamique est craint. Bien sûr l’EIIL utilise lui-aussi les baasistes, entre autres. Chacun utilise l’autre. Il est difficile de savoir qui sortira vainqueur de ce jeu de dupes.

Demande d’armes

  • Les Kurdes ont besoin d’armes s’ils veulent pouvoir triompher de l’EIIL. L’Occident a commencé à envoyer des signaux positifs à ce sujet en évoquant l’éventualité d’armer les Kurdes. Le PKK étant également partie prenante de la guerre en cours, il est également question de vous fournir des armes lourdes.

  • Les armes vont à ceux qui se battent. Qui combat l’EIIL ? Je ne nie pas qu’il y ait d’autres parties engagées dans la guerre contre l’EIIL [Le PDK et le PUK apprécieront…], mais nous sommes de loin le mouvement le plus impliqué. Dès lors s’il est question de fournir des armes il faut les fournir à ceux qui résistent, cela devrait aller de soi. Armer ceux qui se débinent ou refusent de se battre [NdT : il fait notamment référence à l’armée irakienne] revient à armer l’EIIL. L’essentiel est de disposer des hommes, je voudrais mettre l’accent sur ce point crucial. Ce sont les hommes qui constituent la force fondamentale. Celui qui parvient à motiver ses hommes sortira gagnant. L’armée irakienne possédait des armes [fournies par les Etats-Unis] mais n’a pas résisté et a tout abandonné sur place. Cela montre bien que ce qui compte vraiment, ce sont les hommes. Avec ce en quoi ils croient, leurs objectifs et leurs opinions. S’il y a la foi, de la réflexion et un objectif forts, alors ces hommes-là ou ces groupes-là sont capables de triompher même de forces supérieurement armées. La preuve est sous nos yeux. L’YPG [branche armée du parti syrien PYD, lui-même rattaché au PKK] et le HPG [branche armée du PKK] combattent l’EIIL. Aucun ne disposent de l’armement dont bénéficie l’Etat islamique et pourtant ils parviennent à lui tenir tête.

Bayık ne se prive pas de critiquer durement les forces kurdes irakiennes qui se sont débandées à plusieurs reprises contre l’EEIL et ont eu à cœur de sécuriser leurs frontières, parfois en refusant le passage des réfugiés, mais surtout l’armée centrale irakienne, qui a plié bagages et abandonné Mossoul contre les forces islamistes coalisées menées par l’EEIL, laissant des dizaines de millions de dollars et un armement conséquent entre les mains de ces derniers, le gouverneur de Mossoul se réfugiant quant à lui… à Dohuk, au Kurdistan irakien, ne s’estimant pas protégé par le gouvernement Al Maliki.

Les peshmergas sont totalement désorganisés face à l’EIIL

  • La position du Sud [Région autonome du Kurdistan d’Irak] qui consiste à dire qu’ils ne sont pas suffisamment bien armés face à l’EIIL et qu’ils sont incapables de lutter contre lui s’ils ne bénéficient pas d’un approvisionnement en armes n’est pas acceptable. Peut-être que ça correspond à leur mode de fonctionnement mais de manière générale ce n’est pas acceptable. Les armes dont disposent le Sud valent bien celles de l’EIIL. Leurs armes sont tout aussi efficaces mais ils ne se battent pas alors que l’EIIL lui se bat. Il ne faut pas tout ramener à des questions de supériorité technologique. L’EIIL est une force idéologique. Une force dévouée à sa propre cause, et qui bénéficie du soutien continu de puissances régionales et mondiales. C’est la raison de son succès. En face les peshmergas sont totalement désorganisés. A force de s’occuper de belles voitures, d’argent, de business, de villas… Une puissance qui ne se préoccupe que de cela est incapable de se battre. Les peshmergas ne bénéficient d’aucune formation idéologique et militante. La formation militaire est très limitée. Il faut remédier rapidement à cela. C’est à ce moment là seulement que le Sud pourra devenir une force de résistance.

Observez comment le vieux guérillero marxiste vilipende les Kurdes irakiens corrompus par l’argent et le soutien de l’Occident, face à sa propre organisation beaucoup mieux « charpentée » idéologiquement parlant (certains diraient fanatisée)… Mais à la différence du PKK, les Kurdes irakiens sont également dans une logique proto-étatique… Ils cherchent à préserver leurs acquis et à se prémunir contre tout retour de l’armée irakienne, et n’avaient pas prévu de devenir la cible principale de l’EIIL, dont ils pensaient qu’il préférerait tenter de reconquérir le pouvoir central irakien et réinstaurer un Etat sunnite avec les anciennes élites baassistes réislamisées. Le PKK quant à lui est beaucoup plus pragmatique lorsqu’il s’agit de situation en Turquie, mais peut se permettre d’être radical en Irak où ils ne bénéficiaient jusqu’à peu que de quelques bases et de sympathies diffuses dans la population.

Pas d’indignation sélective

  • Certaines personnes ont lancé une campagne pour dénoncer le fait que l’Etat est autorisé la construction de la statue [de Mahsum Kormaz, l’un des héros du PKK, à Lice en Turquie], une fois la statue construite. Une fois la statue détruite, d’autres ont lancé une campagne pour dénoncer le fait que vous considériez encore qu’il s’agit d’un gouvernement fréquentable. Les événements qui ont eu lieu à Lice sont-ils susceptibles de menacer le processus de paix ?

  • En politique rien n’est tout noir ni tout blanc. Il y a toute une palette de couleurs entre ces deux extrêmes. Nous examinons toutes les options et opteront pour l’attitude qui nous paraît la plus appropriée. En même temps que la résolution des problèmes avancent, des choses inacceptables se produisent. C’est le cas partout dans le monde, la Turquie et le Kurdistan ne font pas exception. Certaines forces cherchent à empêcher les négociations, et sont prêtes à user de provocations, de destructions, à créer des situations de confrontation pour cela. Nous avons exprimé notre position concernant les événements qui ont eu lieu à Lice. Un pouvoir à la recherche d’une solution se doit bien évidemment de respecter la sensibilité du peuple kurde. Ceux qui reposent là-bas sont des enfants du peuple. Ce sont des martyrs de la lutte. Mahsum Kormaz est l’un d’entre eux, et cela commande le respect. Débarquer avec tanks et hélicoptères pour détruite cette statue ne sert évidemment pas le processus de paix. Ceux qui mitraillent ces cimetières [la statue de Mahsum Kormaz a été érigée dans un des trois cimetières abritant des « martyrs » du PKK] ou qui incendient certains bâtiments ne servent pas le processus de paix. La tombe d’un guérillero représente la même chose pour un Kurde que ce que représente celle d’un militaire pour le peuple turc. S’en prendre à ces valeurs revient à s’en prendre au peuple kurde, à piétiner ses valeurs. Ceux qui souhaitent mener à bien le processus de paix se doive de respecter la sensibilité de cette population.

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    Statue de Mahsum Korkmaz à Lice

  • Les sujets, valeurs, personnalités sensibles pour l’une des deux parties, ce n’est pas ce qui manque. De même ceux qui souhaiteraient faire achopper les négociations. Comment mener à bien le processus de paix ?

  • Nous avons bien conscience de cela et nous opposons à toute prise de position ou tout état d’esprit susceptible de faire régresser ou de saboter le processus, que ce soit chez nous ou chez les autres. Mais ce souci doit être partagé. Cela vaut aussi bien pour l’Etat et le gouvernement turcs. S’il y a un problème il faut le solutionner en recourant au dialogue. Agir sans recourir au dialogue peut être extrêmement dommageable. Si certains, comme l’on ne cesse de le dire, souhaitent saboter le processus de paix, alors cela revient à leur prêter main forte.

[traduction : Pierre Pandelé]

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Une Réponse to “Entretien entre le leader du PKK et Ruşen Çakır”

  1. anne 27 août 2014 à 13:42 #

    Merci pour cette traduction d’un entretien qui a fait du bruit en Turquie. Et excuse moi de pinailler encore.
    Mais voir Öcalan comme l’arbitre entre un « gentil » Demirtas (qui serait prêt à toutes les concessions ) et un « méchant » Qandil (intransigeant sur l’autonomie, notamment) , est à mon avis une erreur. Ce n’est pas ce que dit Bayik et n’est certainement pas ce qu’en comprennent les Kurdes sympathisants de Demirtas.

    . Je regrette que Bayik reste si laconique sur la relation avec les socialistes turcs (Kürkcu est populaire chez les Kurdes. önder beaucoup moins) . Mais il se pourrait que cela ait à voir avec l’idée que autonomie et droits pour les Kurdes serait incompatible avec une avancée de la démocratie..

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