Internet, le porno, la censure et un peu de culture…

26 Sep

Je vous propose aujourd’hui un entretien avec Nihat Şen, responsable du département internet du ministère des Postes et des Télécommunications (TIB) suivi d’une analyse de cette question brûlante de la censure sur internet, notamment en ce qui concerne les sites pornographiques

Le TIB (Telekomünikasyon İletişim Başkanlığı) est un sigle bien connu des internautes qui vivent en Turquie qui tombent régulièrement sur des messages de ce type là :

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a

Il s’agit en l’occurence du site du PKK mais il en est évidemment bien d’autres, à commencer par les sites pornographiques, les motifs variant quelque peu.

La Turquie n’est certes pas comparable à ses voisins syrien ou iranien, champions en matière de censure sur la toile, mais on ne saurait dire qu’elle fasse preuve d’une libéralité particulière en la matière. Raison pour laquelle elle a été placée en 2011 dans la listedes pays sous surveillance par Reporters sans Frontières pour sa propension à bloquer des sites qui contreviennent à sa conception des bonnes mœurs ou à certaines dispositions juridiques limitant la liberté d’expression sur des sujets tels que l’identité turque ou Atatürk.

Il y a actuellement plus de 32 000 sites bloqués en Turquie, à près de 90 % par le ministère des Télécommunications, le reste par décision judiciaire ou divers autres dispositifs par toujours très transparents. Même la plateforme WordPress qui héberge ce blog et bien d’autres a été temporairement bloquée il y a quelques années.

L’entretien a été réalisée par Kubra PAR pour le journal Habertürk (quotidien généraliste détenu par la holding Ciner). La deuxième partie de l’entretien fera également l’objet d’une traduction si je trouve le temps…

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Kubra PAR pour HABERTÜRK

kubrapar@haberturk.com
Article original

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Il y a quelque jours une nouvelle intéressante est sortie dans la presse. 300 000 sites visites de sites pornos avaient été décomptés depuis le parlement britannique l’année écoulée. Je me suis demandé si nous disposions de statistiques comparables dans notre pays et j’ai in

terrogé la personne la plus qualifiée pour me répondre, à savoir le secrétaire d’Etat aux Télécommunications Nihat Şen. Celui-ci m’a fourni des détails intéressants sur ce sujet qui passe pour tabou et a confié qu’un site très fréquenté pouvait engranger 36 millions de livres de bénéfices sur un seul trimestre ! Nous avons également abordé un autre sujet qui intrigue beaucoup, le téléphone rose. Şen m’a averti : « si vous ne voulez pas être écoutés évitez les réseaux sans-fil ».

Pour quelles raisons faites-vous fermer des sites ?

Il y a 8 articles. Incitation au suicide, abus sur mineurs, facilitation de l’utilisation de produits stupéfiants[1], fourniture de produits dangereux pour la santé, prostitution, jeux d’argent et insulte à Atatürk[2].

Pour la pornographie est-elle totalement interdite chez nous alors qu’elle est autorisée pour les adultes et interdite aux enfants dans d’autres pays ?

Les sites pornographiques ne sont pas interdits en Turquie.

Comment ça ? Vous fermez tous les sites !

C’est une accusation récurrente chez les gens. Avant toute chose nous ne parlons pas de pornographie mais de sites à caractère obscène. En Turquie les sites à caractère obscène ne sont pas interdits aux adultes. Si le propriétaire du site prend des précautions pour empêcher l’accès des enfants ce site ne sera pas bloqué.

Qu’est ce que vous entendez au juste par caractère obscène ?

Si l’on se réfère à la jurisprudence on entend par là le fait de montrer les organes sexuels, de provoquer l’excitation sexuelle ou de montrer ouvertement des relations sexuelles. Tout le reste ne saurait être considéré comme de l’obscénité. On a dit que ce concept était très flou et que tous les sites allaient être bloqués. Ce n’est absolument pas vrai.

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« ON BLOQUE PEU DE SITES »

Quelles sont vos conditions pour ne pas bloquer un site ?

Avant toute chose il faut une page avertissant que le site est réservé aux plus de 18 ans, mais cela ne suffit pas. Une mesure supplémentaire impose à l’utilisateur de définir un identifiant et un mot de passe. L’authentification par texto constitue une troisième mesure, l’authentification par carte bancaire une quatrième.

N’est ce pas risqué de devoir donner son numéro de carte bancaire ? En outre vous êtes à la merci des frais imposés par le site.

Avec la carte de crédit on permet l’authentification par âge de l’utilisateur et on entrave l’économie souterraine. Mais il nous est arrivé un jour une histoire tragi-comique.

TİB'in yetkili ismi Osman Nihat Şen, porno internet sitelerinden telefon dinlemelerine merak edilenleri HABERTÜRK'e anlattı

Le webmestre d’un des sites pornographiques les plus fréquentés dont nous avions bloqué l’accès a déposé un recours. Nous lui avons dit « commencez par imposer des frais d’inscription ». Ils ont fixé un coût annuel élevé, de l’ordre de 600 livres par an. Trois mois plus tard il nous a envoyé un mail de remerciement pour nous dire que 60 000 personnes s’étaient inscrites ! (rires)

Il a touché le pactole !

Oui, c’est pour ça qu’on a du mal à parler de ces sujets. Même en racontant cette histoire on se retrouve à leur faire de la publicité.

Comparé aux autres pays est-ce qu’il y a plus de sites bloqués chez nous ?

Tout le contraire, nous bloquons tellement peu de sites qu’il n’y a aucune comparaison possible avec les autres pays dans le monde. Cette limitation à huit délits ça n’existe que chez nous. Dans les pays d’Europe [l’arsenal juridique] comprend tous les crimes et délits.

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« LES DEPARTEMENTS QUI CONSOMMENT LE PLUS DE PORNO SONT DIYARBAKIR, ERZURUM ET ADANA »

Avez-vous à votre disposition des statistiques intéressantes sur les recherches pornographiques ?

Les recherches de sites pornographiques augmentent dans le monde entier. Alors qu’elles étaient de l’ordre de 30 % en 2005 [il ne précise pas de quoi…], on s’approche des cent pour cent en 2013. Tout le monde s’est mis à chercher de la pornographie sur la toile désormais.

Quel est le pays en tête de liste ?

Le premier pays au monde est la Papouasie Nouvelle Guinée. Après quoi viennent l’Inde et le Pakistan. Si on divise tous les pays en différents groupes la Turquie est dans le peloton de tête et connaît une accélération plus importante qu’ailleurs.

Y a-t-il des statistiques par départements ?

Diyarbakır, Erzurum et Adana sont en tête de classement. Il y a un nombre important de jeunes sans emplois dans ces zones. Ils passent leur temps dans les cyber cafés.

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« LES FEMMES TRAVAILLANT DANS LE SECTEUR PREFERENT LES DISCUSSIONS EN LIGNE »

Qui détermine les sites qu’il faut fermer ? Il y a-t-il une équipe qui passe toute la journée devant des ordinateurs à faire des recherches ?

Nous avons une équipe de 35 personnes qui travaillent sur internet, mais seules 5 personnes s’occupent de la fermeture des sites. C’est géré automatiquement par un système. Les employés ne passent pas leur journée sur des sites obscènes. Nous ne sommes pas un comité de censure ! Simplement parfois il faut effectuer des contrôles de vérification.

Ont-ils déjà eu affaire à des situations particulièrement intéressantes ?

En 2008 on avait enregistré une plainte interessante. Une dame qui travaillait pour un site de discussion pornographique nous a appel pour se plaindre et demander que le site soit fermé. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi elle voulait faire fermer le site qui l’employait elle nous a répondu que la société pour laquelle elle travaillait était sur un autre site et que le site en question utilisait les images sans autorisation. Grâce à cette plainte nous avons appris que la plupart des femmes travaillant dans le secteur préfèrent chatter en direct depuis internet. Elles disent : « je me déshabille et pendant une heure je fais ce que je veux en face de la caméra. Il n’y a pas d’obligation d’aller au travail, pas de frais de déplacement, pas de problème pour se nourrir, pas de violence. Je gagne de l’argent depuis chez moi ».

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« AU BOUT D’UN MOMENT CA PERD TOUTE HUMANITE »

Il y a-t-il beaucoup de sites porno légaux en Turquie ?

Oui beaucoup, et c’est un secteur qui grossit régulièrement. Les grandes entreprises du monde entier ont commencé à s’installer en Turquie.

Quelles sont les conditions légales pour ouvrir un site pornographique ?

Le site doit être inaccessible aux enfants, il ne doit pas y avoir de pédophilie, de zoophilie et de pornographie extrême. Le site doit prendre des mesures pour protéger les données personnelles [des utilisateurs]. Ce soit être une société imposée qui fonctionne selon les règles en vigueur.

Pour que le site soit légal ne faut-il pas qu’il obtienne également le consentement des personnes qui sont sur les images ou dans les films ?

C’est impossible à savoir. Cela apparaît seulement via les enquêtes des experts lorsque les personnes concernées intentent un procès.

Pourquoi est-ce que la zoophilie n’est pas interdite ?

C’est interdit. La loi parle de moyens non naturels. En Europe le « porno extrême » est également interdit. En visionner et posséder ce type de matériel sur son ordinateur est considéré comme un délit.

Et les scènes de viol ?

C’est absolument interdit. La Cour Suprême a abordé la question des scènes de viol dans le même arrêt et le même paragraphe que celui qui concerne la zoophilie.

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« IL N’Y A PAS DE DISPOSITION PARTICULIERE CONTRE LES SITES GAYS »

Pourquoi avait vous fait fermer le site de rencontre gay « Grindr » ?

Il y a une décision de la 14ème chambre du Tribunal de Grande Instance d’Istanbul. La décision est motivée dans le dossier mais nous ne savons pas comment. Les responsables du site peuvent ester en justice et se renseigner sur les motifs de la décision.

L’un des huit articles dont vous avez parlé s’applique-t-il, et si oui lequel ? Ou bien avez vous des sanctions particulières contre les sites de rencontre homosexuels ?

Non, il y a de nombreux sites de rencontre homosexuels libres d’accès. Il n’y a pas de disposition particulière à l’encontre des sites homosexuels ou LGBT.

Vous êtes également en charge de la cybercriminalité. Je crois savoir que vous avez des problèmes avec Redhack[3] !

Nous on s’entend plutôt bien. On s’oppose de temps en temps mais aucun des deux camps n’a été vaincu. Nous avons une relation très choisie (rire)

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 » AU MINISTERE NOUS NE FAISONS PAS D’ECOUTE NOUS SOMMES SEULEMENT UNE POLICE DE LA CIRCULATION »

Venons-en aux écoutes téléphoniques… Combien de personnes écoutez-vous par an ?

Depuis la fondation du ministère des Télécommunications on ne peut pas faire d’écoutes sans une décision judiciaire, c’est le ministère de la Justice qui peut donner le chiffre exact. Mais ce ne serait pas par personne écoutées mais par ligne placée sous surveillance, sachant qu’une même personne peut utiliser plus d’une ligne téléphonique.

Sur le plan technique comment procède-t-on aux écoutes ? Est-ce que quelqu’un met un casque et écoute comme dans les films.

On ne fait pas d’écoutes au ministère des Télécommunications. Nous sommes seulement une police de la route. Nous transmettons les demandes venues des tribunaux aux opérateurs concernés comme Turkcell, Turk Telekom ou Avea. Nous transmettons les données ou les enregistrements qu’ils nous fournissent à la partie concernée.

Est-ce que les opérateurs enregistrent les conversations ?

Non, c’est seulement sur décision du tribunal qu’ils enregistrent les conversations.

Il y a une opinion courante selon laquelle le ministère des Télécommunications est une station d’écoutes.

Non nous ne procédons pas à des écoutes. Ce sont les Services de Renseignement, les services de police, la gendarmerie et les procureurs qui peuvent avoir des cellules d’écoute.

Êtes-vous informés de tous ceux qui font l’objet d’écoutes ?

On n’utilise pas forcément sa propre ligne téléphonique. Nous nous envoyons l’enregistrement à la personne compétente mais c’est la personne qui fait les écoutes qui sait qui utilise la ligne.

Est-ce que vous amis peuvent venir vous voir et vous demander s’ils font l’objet d’écoute ?

Je ne suis pas autorisé à le dire ! Mais même en dehors de cela, même quand mon téléphone a été volé j’ai refusé qu’on le géolocalise !

Il n’y a que vous qu’on ne peut mettre sous écoute en Turquie j’imagine, car vous l’apprendriez tout de suite.

Ici on s’occupe d’une partie de l’officiel. On ne peut jamais être au courant de tout.

Comment ça ? Vous ne vous occupez pas des questions liées aux écoutes ?

Non, de plus le transfert de numéro est très répandu. Plus de la moitié des appels que vous faites ne tombent pas sur l’endroit où vous appelez. Ce que nous savons sur le papier peut être entièrement faux.

Il n’y a pas d‘obligation de vérification d’identité concernant les écoutes téléphoniques préventives à but de renseignement. Le tribunal peut décider de faire procéder à des écoutes comme si le numéro appartenait à une autre personne. N’est ce pas illégal ?

C’est juste mais ce sont là des débats de juristes.

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« UTILISER L’INTERNET SANS FIL AUGMENTE LE RISQUE D’ECOUTE »

Lorsqu’on soupçonne d’être écouté de manière illégale comment savoir si c’est le cas ?

Les écoutes ne sont pas très répandues car c’est assez délicat d’un point de vue technologique.

Les smartphones ne rendent-ils pas les écoutes plus faciles ?

Si vous utilisez les smartphones de manière judicieuse vous ne serez pas écoutés. Il n’est pas facile de procéder à des écoutes et c’est très coûteux. Il y a des gens qui disent « Si tu vaux mille dollars tu seras écouté ». On vend les technologies nécessaires à l’écoute sur internet mais c’est cher.

Que peut-on faire pour empêcher les écoutes ?

Lorsque vous entrez sur des sites qui ne sont pas sûrs il peut y avoir des programmes malveillants. Ceux qui souhaitent vous espionner peuvent vous envoyer un message ou un mail qui attirent l’attention. Et lorsque vous cliquez un logiciel malveillant se télécharge. N’allez pas sur n’importe quel site, ne regardez pas n’importe quel mail, n’ouvrez pas n’importe quel message. Et par ailleurs n’utilisez pas les moteurs de recherche plus que nécessaire. Assurez-vous de savoir où vous mène le lien sur lequel vous cliquez. Ne laissez pas votre téléphone n’importe où sans surveillance. On peut entrer dedans et télécharger un programme dessus. Et puis ne vous connectez pas à des réseaux wifi que vous ne connaissez pas.

Mais les réseaux wifi sont partout !

Faites attention à là où vous vous connectez. Le sans-fil signifie risque. C’est comme monter dans la voiture de quelqu’un d’autre sans savoir où l’on va.

 

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Avec un peu moins de 50 % d’internautes, le taux de pénétration d’internet en Turquie se situe plutôt dans la moyenne basse des pays européens (80 % en France, 83 % en Allemagne, 65 % en Pologne, 53 % en Grèce, 51 % en Bulgarie), mais sensiblement au dessus de la moyenne des pays moyen-orientaux qui présentent des situations très contrastées, allant de 86 % pour le Qatar à 7 % en Irak, en passant par des pays correctement dotés (53 % en Iran, 52 % au Liban) et des pays largement en retard (22,5 % en Syrie, 38 % en Jordanie). Reste qu’en ce domaine comme pour tout ce qui concerne les autres équipements technologiques, la Turquie a connu une évolution extrêmement rapide, puisqu’en cinq ans seulement, de 2007 à 2013, le taux d’accès des ménages à internet a plus que doublé, passant de 20 % à près de 50 %. L’internet sans fil est omniprésent dans les grandes villes, et, sans surprise, beaucoup plus rares dans les petites agglomérations où les cybercafés continuent d’agglomérer une foule de jeunes qui viennent passer une partie de leurs journées là-bas. Le nombre de cybercafés a sans doute connu son pic il y a deux ou trois, et tend désormais à légèrement diminuer à mesure que les ménages s’équipent en matériel et que les smartphones se répandent dans la population.Selon des chiffres datant de l’année dernière, il y aurait actuellement 27500 cybercafés en Turquie, dont 10 % à Istanbul et très peu dans certaines provinces de l’Est rurales et pauvres comme Ardahan (frontière géorgienne), Hakkari (frontière iranienne), Tunceli ou Bayburt. Évidemment les statistiques prennent en compte les cybercafés dûment enregistrés qui disposent de la licence obligatoire, ce qui n’est pas toujours le cas, puisqu’en 2006 par exemple, on estimait que plus d’un cybercafé sur quatre était illégal.

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« Les recherches pornographiques par département
Les départements qui font le plus de recherches
Les départements qui font le moins de recherches »
Sans surprise ce sont globalement les zones les plus densément peuplées qui recherchent le plus de pornographie.

 

Rendons à César ce qui est à César, la toile turque est particulièrement active et dynamique, les sites d’information innombrables et l’accès aux sites d’opposition n’est absolument pas bloqué en principe. Reste que l’Etat turc dispose de tout une batterie de mesures et d’organismes qui lui permettent de censurer de nombreux sites et de pénaliser certains usagers.

Entre parenthèses il est d’ailleurs un peu artificiel de séparer la question de la censure sur internet de celle plus générale de la liberté d’expression, de la liberté de la presse et de l’encadrement légal des diffusions télévisées et radiotélévisées (sur les séries télévisées voir par exemple le blog de recherches de Julien Paris). Ces dernières font ainsi l’objet d’un contrôle étroit de la part du RTÜK (équivalent turc du CSA) qui n’hésite pas à infliger des amendes très élevées lorsque les chaînes manquent à respecter les règles en matière de violence, de sexe, de tabac, d’alcool, ou, de manière tacite mais réelle, se permettent d’aborder des sujets sensibles politiquement. On consacrera sans doute un jour un billet à la question, mais concentrons nous pour le moment sur la toile, car il convient de replacer les réponses de ce haut fonctionnaire dans leur contexte, car le tableau n’est pas aussi idyllique que celui décrit…

 

Ainsi l’Etat turc a une tendance regrettable à perdre la mesure en bloquant toute une plateforme quand bien même un seul blog, une seule vidéo ou une seule page sont incriminés, ce qui a aboutit à l’interdiction temporaire de Youtube ou de la plateforme Blogger / Blogspot utilisée par 600 000 internautes turcs. Le premier a été interdit pour la première fois en septembre 2007 via l’article 5816 en raison d’une vidéo postée par un étudiant grec portant le pseudonyme Stavreatos qui mentionnait l’homosexualité d’Atatürk et dont il avait été considéré qu’elle portait atteinte à la figure du leader turc. L’interdiction avait été levée en mars 2007 après que la vidéo en question ait été supprimée, puis décidée de nouveau en 2008 après une série de décisions judiciaires, pour durer jusqu’en 2010. Concernant Blogspot, le casus belli avait été d’avoir laissé diffuser des matchs de foot alors que la licence de diffusion avait été achetée par une chaîne turque… Pour WordPress, la décision de blocage a fait suite à une plainte en justice de Adnan Oktar alias Harun Yahya, célèbre créationniste et télé-prédicateur musulman, contre des propos censément diffamatoires tenus à son encontre par Edip Yüksel, un intellectuel musulman libéral adepte du coranisme, ce qui donna lieu par la suite à de nombreuses passes d’armes entre les deux personnages.
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Qu’en est-il vraiment du dispositif juridique ?

 

Nihat Şen cite la loi 5651 ainsi que d’autres dispositions légales qui, à l’exception de l’insulte faite à Atatürk, pourraient sembler relever du bon sens ou, à tout le moins, d’une volonté difficilement critiquable d’encadrer a minima les sites internet pour éviter qu’ils ne facilitent ou ne deviennent une vitrine pour certaines activités pénalement répréhensibles (pédophilie, consommation ou trafic de drogue). Mais il oublie opportunément de signaler la directive datée du 30 novembre 2007, qui établit l’obligation suivante pour les fournisseurs d’accès :

 

Les contenus diffusés sur Internet :

a) ne doivent pas attenter à l’honneur, aux droits fondamentaux et aux libertés des citoyens

b) ne doivent pas porter atteinte au développement physique, psychique et moral des jeunes et des enfants

c) ne doit pas encourager de mauvaises habitudes telles que la toxicodépendance, la prostitution, l’obscénité et les jeux d’argent

On remarquera qu’une interprétation extensive de ces dispositions permettrait aisément de faire fermer la moitié des sites internet, surtout si l’on s’appuit sur la notion d’atteinte au « développement moral des jeunes » et à celle de « mauvaise habitude ».

En 2011 une liste de mots interdits a ainsi été diffusée par le TIB aux fournisseurs d’accès, indiquant qu’ils pourraient faire l’objet de sanctions financières au cas où ils hébergeraient des sites où les mots en question seraient visibles.

 En voici la traduction, aussi fidèle que possible, sachant que certains termes d’argot sont intraduisibles, et dont je ne doute pas qu’elle va beaucoup augmenter le référencement de mon blog sur Google… J’ai laissé tels quels les termes en anglais :

 

1er groupe (liste des mots ne devant pas figurer dans les noms de domaines)  baise, a baisé, baise, défonce, défoncé, levrette, chatte, xxx, bite, bitte

2ème groupe (liste élargie des mots ne devant pas figurer dans les noms de domains) : 31[4], adrianne[5], adult, chatte, anal, analcum, animal, asshole, enflammé, bandant, en rut, vierge, belle-soeur, beat, bixesuel, bitch, merde, boob, éjac, extenseur, impureté, accouplement, nu, bonne, cock suck, crap, queue, impur, dick, levrette, dump, sucer, inceste, érotique, erotig, esbien (sic), homosexuel, escort, jupe, fantasme, fetish, fire, matage[6], free, fuck, gay, retardateur, genital, chambre nuptiale, girl, caché, poitrine, cul, meuf, Haydar[7, animal, hentai, histoire, homemade, hot, impud, confession, gigolo [en français dans le texte…], hanches, pute, bordel, kinky, virginité, en chaleur, culotte, lesbian, lesbienne, lycéenne, lolita, lust, masturbat, masturbation, mature, sein, mom, naughty, exquise, nubile, nude, nudist, embrasser, oral, orgasme, putain, panty, partner, pénis, pervert, maquereau, fesses, porn, pussy, pervers, blonde, débauche, sexe, faire l’amour, sex, showgirl, chaud, bite, grosse, choc, sperme, suck, salope, swinger, agression, viol, teen, immorale, travesti, tube, voilée, vagina, vagin, frappe frappe[8], xn, xx, lèche, pine, pinne, interdit, local, adulte, zoo


3ème groupe (liste des mots ne devant pas figurer dans le site) : [même liste que précédemment plus :] a.p[9], a.q[10], couille, couillle, chienne.

Pourquoi ces mots là et pas les milliers d’autres qui existent ? Pourquoi deux prénoms perdus au milieu de la liste ? Pourquoi les termes « homosexuel », « blonde », « masturbation », « orgasme » et j’en passe devraient-ils être interdits de cité, alors qu’ils renvoient manifestifement à d’autres thématiques que strictement pornographiques ? Pourquoi ne pas avoir dressé une liste de mots kurdes, arabes, allemands, français, pour ne prendre que certaines des langues les plus répandues dans le pays ?

Voilà sans doute l’abritraire d’une bureaucratie tatillonne dans ses intentions mais parfois étonnement foutraque dans son fonctionnement… Evidemment les réactions n’ont pas manqué d’autant qu’une part non négligeable de la population est persuadé que le gouvernement au pouvoir n’aura de cesse qu’il n’ait imposé un ordre moral islamique qui vilipende les modes de vie plus libertins ou occidentalisés. 

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« Internet sans censure », manifestation de 2011

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La publication de cette circulaire avait ainsi donné lieu à des rassemblements dans les grandes villes du pays dont le mot d’ordre était « ne touche pas à mon internet », énième avatar de cette guerre culturelle larvée que se livrent la minorité sécularisée, libérale et occidentalisée de la population et la majorité religieusement et moralement conservatrice que prétend représenter le gouvernement AKP.

De fait il semble que la mise en oeuvre ne soit pas réellement à la hauteur de l’ambition annoncée, car de facto il n’est guère compliqué d’accéder à un site pornographique en turc, y compris en tapant les mots clés interdits. C’est qu’en Turquie comme ailleurs, la régulation/censure d’internet ressemble parfois à un rocher de Sisyphe, dans un secteur des télécommunications qui a fait l’objet de toute une série de mesures de privatisation et de libéralisation depuis 1994 sous la pression de l’OCDE, de l’Union Européenne et avec l’aval des élites turques. Ainsi le principal opérateur internet, TTNET appartient à l’opérateur national historique Türk Telekom, désormais détenu majoritairement par le groupe Saoudien Oger[11]

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1.
Ceux qui fournissent un emplacement, de l’équipement ou des ingrédients aux utilisateurs de produits stupéfiants,  compliquent leur arrestation ou fournissent des informations sur l’utilisation de substances illicites encourent une peine de prison pouvant aller de deux à cinq ans.

2.
La loi numéro 5816 prévoit que toute personne qui porte publiquement atteinte à la mémoire d’Atatürk ou l’insulte encoure entre une année et trois ans de prison, et cela vaut aussi pour ceux qui se contentent d’encourager la commission du délit…

3.
Redhack est un groupe de cyber-activistes turcs fondé en 1997 qui se définit comme marxiste-léniniste. Il s’en prend régulièrement à l’Etat turc en hackant des sites officiels et a notamment multiplié les attaques durant les événements de Gezi. Voir le film militant de présentation de Redhack sous-titré en anglais sur Youtube.

 4.
Le chiffre 31 ramène à l’expression « se faire un 31 », c’est à dire « se taper une branlette ». Les Turcs ne connaissent généralement pas l’origine de l’expression, mais celle-ci renvoie en fait à la numérologie ottomane (ilm-ü huruf), où le mot el (« main ») correspondait au nombre 31 (ا vaut 1 et ل vaut 30). Se taper un 31, est donc un synonyme euphémistique de se taper une main… L’expression a aussi un dérivé, « se taper une Elisabeth » (Elisabet çekmek), jeu de mot à partir de el, « main », et de isabet, « tir au but, viser juste ».

5.
Pourquoi le prénom Adrianne (qui sonne occidental à des oreilles turques) ? Personne ne le sait… Certains ont avancé à défaut qu’il s’agissait du prénom mal ortographié de la top-model brésilienne Adriana Lima. Car parmi toutes les stars du porno existantes il ne semble pas y voir d’Adrianne…

6.
Littéralement frikik, qui constitue sans doute l’une des notions les plus sympathiques (ou beauf c’est selon) de la langue turque. Le terme vient directement de l’anglais free-kick mais désigne en réalité une occasion inespérée de se rincer l’oeil pour le mâle hétérosexuel… Typiquement une jeune femme affriolante, si possible une célébrité ou une semi-célébrité, qui donne à voir un peu trop profondément dans son décolleté ou dont la jupe remonte opportunément. Mais ne vous y trompez pas, le frikik n’est absolument pas une catégorie pornographique. Il s’agit d’une rubrique à part entière dans quantité de journaux populaires, que ce soit la presse people (appelée ici « magazin ») ou même certains quotidiens d’information qui passent par ailleurs pour relativement sérieux.

Un des innombrables "frikiks" publié par le site Haberler.com

Un des innombrables « frikiks » publié par le site Haberler.com

Allez voir par exemple cette rubrique du quotidien Sabah poétiquement intitulée « les frikiks inoubliables des célébrités » ou encore cette page (« frikik incontournable) sur le site du quotidien Hürriyet.

 7.
Il s’agit d’un prénom relativement répandu en Turquie et qui signifie « lion », « brave » etc. en arabe. Les internautes étaient donc quelque peu perplexes, mais il leur a été répondu qu’en argot anatolien (!) ce terme pouvait désigner le pénis. De nombreux Haydar ont été fort réjouis d’apprendre la nouvelle.

 8.
Nom d’une chanson assez connue de Dilek Budak, mais qui peut aussi se traduire et se comprendre avec un peu d’esprit mal placé par quelque chose comme « mets-la moi profond ».

9.
Possiblement actif-passif, mais sans certitude

10.
Abréviation en langage forum de amına koyim qui signifie mot-à-mot et poétiquement : « je te le met dans la chatte », et est peu ou prou l’équivalent d' »enculé de » ou de « putain de ».

 11.
La privatisation de Türk Telekom a été finalisée en 2005, deux ans après la privatisation de France Télécom, devenu Orange (où l’Etat pèse désormais pour moins d’un tiers). Mais que celui qui est parvenu à connaître la répartition précise du capital d’Orange me le signale, car l’information semble tout simplement inaccessible…

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