Pogrom d’Istanbul (1955) : « On s’est engouffré dans toutes les boutiques et les maisons de non-musulmans qu’on a pu trouver »

14 Sep

Il y a quelques jours a eu lieu le cinquante-huitième anniversaire du pogrom d’Istanbul ou événements du 6-7 septembre 1955. Ces émeutes qui ciblaient les minorités chrétiennes et juives d’Istanbul, les Grecs en premier lieu, ont été encouragées par le Parti Démocrate au pouvoir depuis cinq ans et engagé dans une spirale autoritaire, populaire et xénophobe qui se terminera avec le coup d’Etat de 1960 et l’exécution du premier-ministre en exercice depuis dix ans, Adnan Menderes. Dans un contexte de tension sur la question chypriote, de crise économique et de manipulation de la xénophobie et la rancœur des masses rurales musulmanes face aux minorités stambouliotes, elles ont signé la fin du pluralisme stambouliote en provoquant l’émigration d’une bonne moitié de la communauté grecque d’Istanbul, laquelle minorité est aujourd’hui réduite à environ 5000 personnes.

Les chrétiens d’Istanbul et des Iles de Tenedos (Bozcada) et Imbros (Gökçeada) avaient été les seuls à ne pas être concernés par le gigantesque échange forcé de populations (chrétiens de Turquie en Grèce, musulmans de Grèce en Turquie) conclu entre la Grèce et la Turquie en 1923, qui avait vu l’émigration d’1,7 million de personnes, souvent dans des conditions de départ et de réinstallation très difficiles.

Je n’avais pas eu jusqu’alors l’occasion de citer l’excellent hebdomadaire Agos, publié par des membres de la communauté arménienne de Turquie et dont le défunt Hrant Dink, assassiné en 2007, fut un temps rédacteur en chef. Voilà l’erreur réparée, avec cet entretien de la journaliste Funda Tosun avec un ancien voyou stambouliote qui, comme vous pourrez le voir, possède un curriculum vitae bien chargé et offre un éclairage passionnant sur la Turquie des années 50 aux années 90. 

AGOS / Funda TOSUN

Article original publié le 6 septembre 2013 et disponible ici

L’ancien voyou[1] stambouliote Mikdat Remzi Sancak qui affirme avoir participé aux pillages du 6-7 septembre 1955 raconte la nuit en question.

« La nuit, ils ont supprimés les bateaux pour les Iles aux Princes où vivaient les non-musulmans, les gens se sont rassemblés et sont allés là-bas pour piller, mais moi j’y suis pas allé. J’ai planqué ce que j’avais pris sous la cale en l’enrobant dans du journal. Quand je dis ce que j’ai pris je ferais mieux de dire ce que j’ai volé, parce que quand je suis arrivé au bateau je me suis dit que ce que j’avais commis c’était du vol. Je me suis demandé pourquoi j’avais pris ça, je regrettais un peu. Au matin j’ai jeté un coup d’oeil au devant du bateau il y avait une bourse pleine d’or et à un autre endroit trois pièces d’or de l’époque de Mehmet V. Je les ai pris aussi. »

Nous avons fait la connaissance de Mikdat Remzi Sancak grâce au reportage réalisé à son sujet dans Zaman le 4 septembre. Intitulé « Auparavant il recevait les gens d’un coup de fusil, maintenant il les accueille avec des dates et de l’eau de Zemzem[2] », l’article dressait le portait d’un ancien « voyou stambouliote », retraçant ses aventures passées en mettant l’accent sur sa transformation en homme pieux. Un petit encart relatait rapidement ses agissements pendant le massacre du 6-7 septembre. Cette information à laquelle le journal ne semble guère avoir accordé d’importance revêtait pour nous un intérêt formidable, puisque pour la première fois peut-être une personne ayant participé aux pillages et aux violences de la nuit du 6 septembre 1955 allait raconter ouvertement son rôle dans les événements, pour la première fois un « non-non-musulman » allait livrer une forme d’aveu sur les méfaits commis, et non témoigner [comme tant d’autres] qu’il était à Istanbul ce jour-là et avait protégé son voisin non-musulman. Le jour même nous avons téléphoné à Sancak pour lui proposer de se voir et quelques heures plus tard nous étions sur le palier de sa porte. Il nous a raconté la nuit du 6 septembre et plus encore.

Au cours de notre conversation, nous apprenons que le grand-père de Mikdat Sancak était l’un des hommes de main les plus fidèles du bandit Recep le Vagabond [Ipsiz] qui a joué un rôle important dans le massacre arménien[3]. Recep le Vagabond est l’un des héros de l’histoire officielle qui passait des biens en contrebande entre les deux rives de la Mer Noire ; il participe à la Lutte Nationale [d’indépendance] pour éviter la prison, après avoir abattu 17 arméniens au motif qu’ils étaient des insurgés nationalistes[4]. A l’instar de ses pairs qui avaient trempé dans toutes sortes de crimes, il reçu une promotion pour sa peine. Alors que l’Organisation Spéciale[5] ceux qui avaient écopé d’une peine de plus de cent ans en tant qu’officiers[6], de plus de quinze ans comme sergents, de plus de cinq ans comme simple soldats, Recep le Vagabond fut quant à lui récompensé de ses états de service par le grade de capitaine.  Ainsi Mikdat Bey célèbre voyou des années 70 ayant participé aux pillages de rue des émeutes d’Istanbul se trouve avoir pour grand-père Hacıdedeoğlu Seyit qui est l’un des hommes de main d’Ipsiz le Vagabond. Faut-il voir une coïncidence dans ce télescopage entre les heures les plus sombres du passé turc et l’histoire d’un voyou nationaliste ?

________________________________________________________________________

Le bilan des émeutes d’Istanbul

Durant les émeutes, 11 personnes d’après la presse turque, 15 personnes d’après des sources grecques ont été tuées. D’après l’universitaire Dilek Güven, le « faible » nombre de décès s’explique par l’ordre qui avait été donné « d’éviter les morts ». 30 personnes d’après les sources officielles, 300 d’après certaines autres sources non-officielles ont été blessées. Toujours d’après Dilek Güven le nombre officiel de 60 femmes violées est sans doute beaucoup plus proche de 400.

Ce jour- là 5317 bâtiments, parmi lesquels 4214 habitations, 73 églises, 1 synagogue, 2 monastères, 26 écoles, des centaines de tombes, des usines, des hôtels et des bars ont été attaqués [et pillés]
_______________________________________________________________

Sancak ne manque pas une occasion d’expliquer qu’il a fait le petit pèlerinage, que son grand pèlerinage date de cette année et qu’il est devenu un musulman pieux. Il raconte : « Nous sommes de Sürmele près de Trabzon [Nord-est de la Turquie]. Nous sommes de vrais Turcs d’origine. Je parle un peu grec[7] mais nous ne sommes pas Lazes [population de langue géorgienne du nord-est]. Notre sang, nos origines sont clairs. Il n’y a 500 familles Sancak rien qu’à Istanbul. Si tu les mets tous ensemble ils pourraient remplir un district à eux tous seuls. Pendant l’armistice [de Moudros en 1918, qui signe la défaite de l’empire Ottoman] Atatürk nous a envoyé un message pour nous demander combien d’hommes ont été capables de rassembler. C’est du sale boulot bien sûr. Osman le Boîteux a répondu qu’il lui offrait ses cinq mille fusils. Un autre qu’il lui apportait trois mille hommes. Il a demandé à Recep le Vagabond combien d’hommes il pouvait donner. Recep a répondu « moi je connais mon affaire, mon fusil et moi sont bien suffisants. » Plus tard mon grand-père s’est joint à l’équipe de Recep. Cest devenu son lieutenant. Voilà d’où vient notre famille. On est un peu les petits-fils de Recep le Vagabond, quelque part. »

Mikdat Remzi qui travaille à l’époque dans la navigation « croise par hasard » la clique des émeutiers pendant qu’il mange un muhallebi [puding turc]. Et tout comme son grand-père il rejoint sans barguigner la cause nationale. « A l’époque j’étais à Istanbul de fraîche date. J’étais navigateur. Je transportais des choses. De la gare de Haydarpacha [partie asiatique d’Istanbul] à Eminönü [péninsule historique]. Ce jour-là je me trouvais par hasard à Tophane [dans le quartier européen et levantin d’Istanbul] avec un compatriote de Mer Noire, on mangeait un muhallebi [pudding]. On regardent, il y a des gens qui courent. C’est la pagaille. On entend dire qu’une bombe a été jetée sur la maison d’Atatürk. Evidemment tout le monde perd la tête. Ils cassaient les vitrines des magasins et prenaient tout ce qu’il y avait à l’intérieur. Il y avait aussi des policiers qui criaient « à l’attaque, cassez tout ! ». Nous aussi on s’y est mis, qu’est ce que tu crois ?

On a fait les boutiques de tous les Grecs, les Arméniens, les Syriaques, les Juifs, on a mis à sac leurs maisons. Ca a été une telle pagaille que le tramway de l’avenue de l’Indépendance [à Taksim] a été hors-service pendant deux jours. On avait jeté dans la rue tous les tissus, les rideaux, les affaires des gens. A un moment je vois qu’on attaque une bijouterie. Je me joins aux autres, je prends tout ce qu’il y a en vitrine et je le cache sur moi. Les boucles d’oreilles, l’or, tout… Un bon moment plus tard une douzaine de militaires arrivent, on s’est éparpillé dans toutes les directions. La nuit ils ont suspendu la ligne de bateaux pour les Iles aux Princes aux vivaient les non-musulmans, les gens se sont rassemblés et sont allés là-bas pour tout mettre à sac, mais moi j’y suis pas allé. J’ai planqué ce que j’avais pris sous la cale de mon bateau en l’enrobant dans du journal. Quand je dis ce que j’ai pris, je ferais mieux de dire ce que j’ai volé, parce qu’en arrivant au bateau je me suis dit c’était du vol quand même. Je me suis demandé pourquoi j’avais pris ça, je regrettais un peu. Au matin j’ai jeté un coup d’œil, en avant du bateau il y avait une bourse pleine d’or et à un autre endroit trois pièces d’or de l’époque de Mehmet V. Je les ai pris aussi…

Voilà c’était une telle anarchie que chacun a piqué tout ce qu’il a pu. Imagine à l’époque le billet de tramway coûtait trois centimes. Un paysan de Yozgat va pour payer le conducteur, et lui sort un billet de 1000 livres. ‘J’ai pas la monnaie’ il lui dit, le conducteur. Le type remet la main à la poche et en sort un autre billet de 1000. C’est un paysan, il ne sait pas ce que sait que l’argent. Un autre, puis un autre, ça n’en finit pas. Le conducteur a appelé la police. Le type avait quarante billets de mille sur lui. Ce qui s’est passé c’était n’importe quoi. »

Le massacre de Corum et le « nettoyage » de l’ASALA

Mikdat Remzi décide qu’il ne pourra pas gagner sa vie de manière honnête et se lance dans ce qu’il appelle les « crimes non résolus ». Après le coup d’Etat de 1980 il est emprisonné pour trafic de stupéfiants. De ses propres mots, s’il rentre en prison il n’y vivra jamais une vie de prisonnier. Le commandant d’Etat-Major Ahmet Yıldız, un des officiers impliqués dans le coup d’Etat du 27 mai 1960 est un « ami » proche. Il évoque aussi un général de brigade, sans donner son nom. Il se trouve à Corum pendant le massacre [au cours duquel des militants nationalistes attaquent un quartier alévi de Corum et font 57 morts et plusieurs centaines de blessés]. Il évoque le massacre exactement dans les mêmes termes que pour les émeutes d’Istanbul. « Les gens ont perdu la tête, 105 personnes sont mortes. »

Avec le temps il est devenu une figure importante du milieu. Mais le problème c’est qu’à aucun moment il ne se cantonne à cela. Ses liens avec les milieux « nationalistes » ne se rompent jamais.
« Dündar Kılıç [l’un des voyous les plus célèbres et les plus redoutés d’Istanbul] on l’a vu grandir, on lui a tout appris. Ağansoy, Çakıcı [parrains de la mafia fréquentant les milieux nationalistes et impliqués dans des crimes politiques] c’était de chez nous, c’étaient les gamins qui tenaient la porte du salon de jeu. L’Etat leur a donné à chacun une bande. Il leur a confié certaines missions pour la patrie, en leur disant « si vous échouez et vous faites prendre on ne vous connaît pas ». On assassinait nos consuls, nos ambassadeurs à l’étranger à l’époque [allusions aux meurtres perpétrés par l’organisation terroriste arménienne ASALA dans les années 70 et 80]. Que peut faire l’Etat ? Vu qu’il ne peut pas envoyer de policiers ou de militaires, il envoie des bandits. Ils y sont allés. Ils ont nettoyé les camps en Grèce, en Iran, ils se sont débarrassés des Arméniens. Disons plutôt l’ASALA. Je les met pas tous dans le même panier. Quoiqu’il en soit, nos gars, ils ont réglé le problème, sans subir aucune perte, en prime. Après ça qu’est ce que l’Etat a fait ? Il a balancé ces hommes qui avaient combattu pour lui en risquant leur vie. Il les a laissé tomber. Alors eux ils sont retournés à leurs affaires. Ils ont fait leur chemin… Moi j’ai été emprisonné pendant le coup de 80. On m’a collé quelque chose, je me suis retrouvé en taule pour trafic de stupéfiants. C’était faux mais j’avais des crimes non résolus à mon actif. Cette condamnation c’est Dieu qui l’a voulue à mon avis. Ils m’ont collé 14 ans. Mais je peux pas dire que j’ai mené une vie de taulard, on me laissait tranquille. Je rentrais quand je voulais, je sortais quand je voulais. Personne me disait rien. Quand je sortais ils me mettaient pas de gardien derrière moi. Le directeur de la prison tout ça c’est des foutaises. Y’avait un procureur général au dessus de moi, le reste c’est de la blague… On avait un parent lointain qui était général. Pendant les événements de Corum j’étais là-bas. Un tas d’alévis ont été tuées. On a entendu dire que les alévis avaient brûlé la mosquée, tout le monde a perdu la tête et 105 alévis sont morts. Moi je les aime bien les alévis, ils sont plus ouverts que nous autres sunnites, ils sont plus futés. Leurs femmes elles sont pas bigotes comme les nôtres. En tout cas à l’époque pas mal de gens ont été tués. Les gens ils ont perdu la tête une fois de plus. Les alévis c’est des gens bien. Les Kurdes aussi ils sont biens mais ils nous font du tort. Chez moi y’a un livre qui s’appelle « la 28ème révolte » [plus probablement « la 29ème révolte » qui désigne la guérilla du PKK]. Je veux dire c’est pas nouveau comme problème. C’est une séparation qui date de quatre-vingt-dix ans. On s’en sortira pas sans massacre… Quoiqu’il en soit après le coup d’Etat [de 80] le règlement imposait de mettre un buste d’Atatürk et d’écrire des citations en turc [des slogans nationalistes] dans les prisons. A Corum il n’y avait aucun ouvrier capable de faire ce travail. C’est moi qui ai fabriqué le buste d’Atatürk de la prison, et en dessous j’ai écris « Turc, réjouis-toi, travaille, aies confiance »[8]. »

« Son mari était un non-musulman, je l’ai enlevé ! »

Mikdat Remzi Sancak s’est marié quatre fois. Plus précisément il a enlevé trois femmes[9]. Ces trois femmes avaient pour point commun de n’être pas turques. La quatrième épouse de Sancak est la fille d’Anna Somonovna Sakalova qui vivait dans le palais du Kremlin à l’époque de Staline. Sakalavo est tombée amoureuse d »Ata Ipekyilmaz, l’un des 65 jeunes [travaillant] à la construction des usines Sümerbank [pôle textile bénéficiant de financements soviétiques] à l’époque d’Eminönü et est devenue Yüksel Ipekyilmaz en turquisant son nom…

Il raconte l’histoire d’amour de Sakolova dans les colonnes de Hürriyet en 2001 : [c’est Sakalova qui parle] « Hayri Bey (le directeur général de la Sümerbank) a organisé pour nous une rencontre avec Ismet Inönü et Kalinin, un membre du Politburo. Kalinin m’a demandé si je n’avais trouvé personne d’autre avec qui me marier ? Quant à Inönü, après avoir essayer de se défausser, il déclare ‘Impossible de te tenir tête. Je pose une seule condition. Tu te feras musulmane’. J’ai accepté. Inönü a signé au Kremlin les documents nécessaires pour me faire entrer en Turquie. »

Quant à Sancak, il raconte le kidnapping de Müjgan, la fille de Sakalova : « La première fois j’ai enlevé une fille arabe de Siirt. Elle avait 16 ans. Ca a duré un an. Après je me suis marié avec une Albanaise. Ca n’a pas duré longtemps non plus. Pour ma troisième j’ai pris la fille de mon oncle paternel. Ca a duré un an et demi aussi. Mais ma vraie épouse ça a été une autre. Mon mariage avec elle a duré quarante et un ans. Un jour une femme est venue dans notre parc d’attractions. Quelle femme ! Magnifique, cultivée par dessus le marché. Elle avait été première au concours de beauté de Yesilköy [quartier d’Istanbul], une nageuse… Elle était mariée, son mari était non-musulman, elle avait deux enfants. Une étrangère aussi, une russe. Mon beau-père avec enlevé une fille au Kremlin. Et bien moi j’ai enlevé cette fille à Yesilköy. Mariée, pas mariée, on s’en fiche non ? Son mari n’avait pas d’argent. Il n’a rien pu faire bien sûr. Comment veux-tu qu’il ait pu faire quoique ce soit, à l’époque j’avais tout Yesilköy sous mon contrôle. Il y avait un parc d’attraction là-bas, c’était à moi. Je transportais de l’argent là-bas tous les jours dans des sacs. Le pauvre type a pris ses cliques et ses claques et il est parti. Évidemment je ne dis pas que ce que j’ai fait est bien, c’est la jeunesse quoi. La religion aussi l’interdit mais Allah pardonne. »

« Les non-musulmans se sont réfugiés chez moi »

« Quand je suis arrivé ici il n’y avait pas un seul Turc musulman. Tout le monde était étranger. Il y avait cinq voiture. L’une d’entre elles c’était la voiture de Madame[10], une jeep… A Yesilkoy tout le monde me connaissait et m’appréciait. Et les non-musulmans plus que les autres. J’ai même contribué à la construction de l’église catholique de Yesilköy. En 1974 il y a eu l’histoire de Chypre qu’est sortie. A l’époque la résidence Polat était connue. J’habitais là-bas. Je rentre à la maison. Tous les amis grecs de madame ont eu peur et sont venus chez nous, en pensant qu’on ne leur ferait pas de mal dans la maison de Remzi. C’était vrai, à l’époque l’ordre public dépendait de moi. Le commissariat ne venait qu’en second. Nous avons invité tout le monde, et j’ai posté un homme armé à la porte. Ils sont restés un moment. Après ils en ont amené certains, ils sont allés en Grèce etc… »

Lui aussi était parmi cette foule

La nuit du massacre, il y avait dans les rues d’Istanbul une foule de plusieurs dizaines de milliers de personne qui s’en est pris aux maisons, aux boutiques et aux bâtiments des non-musulmans. Les biens ont été pillés et saccagés, des crimes ont été commis, des femmes ont été violées. A la suite de ces événements qui ont commencé avec la rumeur selon laquelle une bombe avait été jetée contre la maison d’Atatürk à Thessalonique, des milliers de non-musulmans ont abandonné le pays qui était le leur depuis des milliers d’années, persuadés qu’il ne leur était plus possible de vivre en Turquie.
L’étudiant en sciences politiques à l’université de Thessalonique désigné comme celui qui a jeté la bombe contre la maison d’Atatürk, Oktay Engin[11], est devenu par la suite bureaucrate dans l’administration turque. Il a exercé en tant que préfet de Nevşehir du 22 février 1992 au 18 septembre 1993. Sabri Yirmibeşoğlu qui travaillait pour le Conseil de Mobilisation et d’Investigation à l’époque des faits et devient plus tard secrétaire général du Conseil National de Sécurité a affirmé dans un entretien avec le journaliste Fatih Güllapoğlu à propos des évènements du 6-7 septembre : « Le 6-7 septembre c’était un coup du Département de la Guerre Spéciale[12]. C’était magnifiquement organisé. Et l’objectif a été atteint. »

***

1. Le terme original est kabadayı, qui désigne un type social bien connu dans tout l’Empire Ottoman et en Turquie actuelle, originellement des petits durs qui faisaient régner l’ordre et respecter l’ « honneur » de leurs quartiers, qui se sont transformés après la République en tenanciers de cafés, de salons de jeux, de bordels et ont progressivement évolué pour devenir des barons du crime dans les grandes villes turques.

2. Source prétendument miraculeuse située à la Mecque, équivalent islamique de l’eau du Jourdain ou l’eau de Lourdes. Comprendre qu’il s’est transformé en dévot.

3. On ne s’étonnera pas de voir parler de massacre plutôt que de génocide puisqu’il s’agit d’un journal turc et que, quelle que soit par ailleurs la position des auteurs, l’utilisation du mot génocide est pratiquement pénalisée au titre de fameux article 301 du code pénal turc punissant l’outrage à la nation, à l’Etat, au gouvernement, aux institutions judiciaires et aux forces armées.

4. C’est à dire des comitadjis.

5. Corps spécial d’armée qui fut notamment en charge de la déportation et de l’extermination des Arméniens pendant la première guerre mondiale.

6. L’Organisation Spéciale était recrutait des criminels endurcis, qualifiés de « volontaires » et libérés à dessein par le ministère de la Justice pour participer aux opérations extra-militaires. Le « barème » donné me semble en revanche fantaisiste.

7. Il reste des populations hellénophones dans la Mer Noire, lointains héritiers d’empire grec de Trébizonde.

8. Slogan kémaliste qu’on peut croiser notamment dans les écoles.

9. Le mariage par enlèvement est une coutume qui existe encore à l’état résiduel en Turquie. Le terme en lui-même est ambiguë, car cela peut désigner aussi bien  un enlèvement pur et simple suivie d’un viol (évidemment interdit par la loi) que la fuite de deux amoureux qui veulent conquérir le droit de se marier auprès de la famille de la jeune fille.

10. En français dans le texte. Désigne en turc une femme non-musulmane ou, parfois, comme en français, une tenancière de maison-close.

11. C’est un Turc de Thrace Orientale qui étudiait en tant qu’étranger à l’université de Thessalonique, grâce à une bourse de l’Etat turc.

12. Organisation de contre-guérilla apparue dans le cadre des réseaux stay-behind mise en place par les services secrets américains pendant la Guerre Froide.

[traduction Pierre Pandelé]

Buyurun... Commentez, débattez, pinaillez, râlez...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :