Neşe Düzel, Entretien avec Selahattin Demirtaş (BDP)

14 Juil

Je vous propose la traduction de la seconde partie d’un entretien (la première partie suivra bientôt inshallah…) menée par Neşe Düzel, journaliste spécialisée sur la question kurde au journal de centre-gauche Taraf, avec le secrétaire général adjoint du BDP, Selahattin Demirtaş. On y fait le point sur les négociations en cours. Après des années pour le moins difficiles qui ont vu une bonne partie de son personnel politique jeté en prison (une partie s’y trouve encore) et soumis à diverses répressions, le BDP se retrouve grâce à l’ouverture des négociations en position de jouer pour la première fois de son histoire un rôle clé et officiel dans le champ politique turc, aumoment même où le CHP s’enferre dans des luttes stériles et échoue à incarner une opposition dont le mouvement Occupy Gezi nous montre qu’elle tend désormais à passer par d’autres formes de mobilisations. Il faut analyser les déclarations des responsables duBDP en gardant en tête que celui-ci fait l’objet de critiques tant en « interne » (disons au sein des mouvements de sensibilité pro-kurde) qu’en « externe ». De nombreuses personnes, à commencer par les Alévis s’inquiètent en effet de ce que le parti kurde puisse vouloir s’arranger avec un AKP toujours plus hégémonique sur le dos de la démocratie turque et des composantes laïques de la population. Les personnes familières du paysage audiovisuel turc ne manqueront pas de remarquer avec quelle facilité l’on recourt désormais à des termes qui figuraient jusqu’à peu à l’index pourl’ensemble des grands médias, tels que « Kurdistan » (aulieu de « Sud-Est ») ou Newroz (au lieu de Nevroz, savariante turque – rappelons que le « w » n’existe théoriquement pas en turc -).

NEŞE DÜZEL / TARAF

Article original disponible sur le site du journal 

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Nous poursuivons aujourd’hui notre dialogue avec le secrétaire général adjoint du BDP, Selahattin Demirtas dont nous avons publié hier la première-partie. Celle-ci se terminait par ces mots : « je vou saffirme en tant que secrétaire général adjoint du BDP que même s’il est fait mention d’un Kurdistan autonome dans la Constitution [à venir] et du droit à l’éducation dans sa langue maternelle pour les Kurdes mais qu’en face de ça ils proposent un article en faveur d’un système présidentiel autoritaire et répressif nous n’approuverons pas la Constitution… La paix ne saurait exister dans un pays dirigé par un seul homme… Ce n’est pas rassembler toutes les compétences dans un seul homme qui nous permettra d’asseoir la paix, mais au contraire renforcer l’échelon régional. Il n’y a que comme ça que la paix s’installera. La paix viendra de pair avec la démocratisation ! ».

Suite de l’entretien.

 

Neşe Düzel : Dans ce cas pourquoi Öcalan a-t-il affirmé qu’il soutiendrait le système présidentiel ?

Selahattin Demirtaş : Öcalan [dans la bouche de Selahattin Demirtaş le nom d’Öcalan est toujours assorti d’un terme qui n’a pas d’équivalent direct en français mais signifie « respecté », »respectable »] n’a pas dit « nous soutiendrons ». Il a affirmé qu’on pourrait débattre du système présidentiel comme modèle démocratique et dit mot pour mot :  » nous n’accepterons jamais un système présidentiel autoritaire etr épressif, mais ce peut-être un modèle à l’américaine d’équilibre des pouvoirs soumis à un système de contrôle ».Pourquoi donc nous opposerions-nous à un système présidentiel où la justice et l’exécutif sont indépendants et où une répartition des pouvoirs est assurée ? C’est du système actuel que nous ne sommes pas satisfaits.

Aucun de ceux qui souhaitent la démocratie et le droit ne sont satisfaits du système parlementaire actuel, car le système parlementaire turc a toujours été autoritaire et n’a jamais fonctionné de manière démocratique, c’est ce que vous dites, n’est ce pas ?

 

Toutà fait. Je vais vous donner un exemple très simple. Le Premier ministre téléphone de l’étranger à son groupe parlementaire et donne pour instruction de tenir une séance parlementaire vendredi. Et voilà tout un Parlement contraint de tenir séance vendredi sur simple appel du Premier ministre. Ou bien à l’inverse si le Premier ministre ne souhaite pas que le Parlement s eréunisse ce jour là, il lui suffit de dire « pas la peine de tenir séance aujourd’hui » et il met tout le Parlement en vacances comme un patron d’entreprise pourrait le faire. Peut-on qualifier un système pareil de parlementaire ? Il n’y a aucun rapport avec un système parlementaire. Mais le système présidentiel proposé par l’AKP serait encore pire que le système actuel. Imaginez. Le Président aurait en prime le droit de dissoudre leParlement et nommerait les membres de la haute cour de justice.

Est-ce que le système présidentiel fait parti des sujets négociables ?

Non. Un système présidentiel du type de celui que souhaite l’AKP ne fera pas l’objet de marchandages.

Lorsde la réunion du parti qu’il a tenu à huis clos dans la région de la mer Egée, le Premier ministre Erdogan aurait affirmé que la Constitution pourrait faire l’objet d’un référendum et que pour ce faire l’AKP aurait besoin des voix de cinq ou six députés [le quorum pour procéder à une réforme constitutionnelle est de 367 députés, mais on peut porter la loi au référendum avec l’accord 330 députés]. D’après vous une pareille chose est-elle envisageable ?

Ils n’en auront pas les moyens. L’AKP ne peut écrire le projet de Constitution et le présenter par référendum tout seul. Mais je voudrais aussi signaler que la conduite du CHP et du MHP ne constitue en rien une alternative par rapport aux critiques que nous adressons au projet de l’AKP. Ceux-là sont à la traîne par rapport à l’AKP.

La question du régime présidentielle est-elle le seul point du projet de Constitution sur lequel vous vous refusez à faire des compromis avec l’AKP ?

Non. Nous ne ferons pas non plus de compromis sur la question du droit des femmes. Nous avons une approche très libérale sur la question des droits des femmes. Nous soutenons l’idée que les femmes doivent être placées  à égalité dans tous les domaines, que ce soit politique, social, économique ou culturel. Nous avons présenté une proposition qui soutient la représentation paritaire et la liberté de chacun sans distinction de sexe ou d’orientation sexuelle, ce qui déplaît souverainement à l’AKP. De plus dans notre proposition de constitution chacun des titres contient une partie qui traite de la question des femmes.

Qu’est ce que ça signifie ?

Nous faisons dans chaque partie des propositions visant à compenser l’oppression dont les femmes sont victimes depuis des années. Par ailleurs nous avons de réelles divergences avec l’AKP sur les questions relative à la liberté d’expression, au droit de manifestation et d’association [en parti politique], sur la loi régissant les partis politiques, sur l’environnement et les droits syndicaux.

Quels sont les articles [du projet de Constitution] que vous rejetez catégoriquement ?

Nousn’accepterons jamais une Constitution limitant le droit à l’éducation dans la langue maternelle au turc. Nous n’accepterons pas non plus d’article qui considère [tous les citoyens] comme Turcs. Accepter quelque chose comme cela serait nous déshonorer. Désormais tout le monde en Turquie sait pertinemment que [tous les citoyens] ne sont pas turcs.  Il n’est pas question que nous approuvions un article basé sur un mensonge. Nous n’accepterons jamais aucun article qui restreigne l’ethnicité, la croyance et l’identité à une seule appartenance [comprendre : Turc musulman sunnite] et proclame l’Etat garant de cela. Par exemple…

Oui…. ?

Parexemple nous n’acceptons pas que le Ministère des Affaires Religieuses [Diyanet] qui ne représente que la composante sunnite de l’Islam et dont le budget dépasse celui de huit autres ministères cumulés soit reconnu en tant qu’institution dans la Constitution.

Leretrait de la Diyanet du projet de texte est-elle pour vous une condition sine qua non ?

C’est pour nous un sujet très sensible. Les Affaires Religieuses ne doivent pouvoir apparaître dans la Constitution qu’en tant qu’institution coordinatrice qui représente toutes les religions et toutes les croyances de manière égale, des églises aux cemevi [maisons de culte alévies]. Il est temps que les communautés religieuses de ce pays prennent encharge les affaires religieuses [en Turquie les confréries religieuses sont encore théoriquement interdites et les institutions religieuses sont en bonne part contrôlées par l’Etat]. La question de la Diyanet est très importante pour la Turquie.

Quel est le problème au juste avec la Diyanet, d’après vous ?

La question de l’identité ethnique a beau être au premier plan en raison de la visibilité que lui ont donné les Kurdes cette société est agitée par d’énormes tensions religieuses. Et le point le plus sensible en est le Ministère des Affaires Religieuses ! Nous insistons beaucoup sur ce point. Nous insistons beaucoup sur la nécessité que les affaires religieuses se retrouvent aux mains non pas de l’Etat mais des communautés religieuses, d’un réseau [d’organisations] culturelles et sociétales. Que chacun s’organise en fonction de sa croyance. Pourquoi ce devrait être l’Etat qui nomme les imams dans les mosquées ? Pourquoi est-ce la Diyanet qui détermine le contenu du sermon de vendredi ? Ce n’est pas au Ministère des Affaires Religieuses de décider si l’alévisme est une religion ou les cemevi des lieux de culte [la position officielle de la Diyanet étant qu’il s’agit d’une simple sensibilité à l’intérieur de l’islam qui n’a pas vocation à être représentée de manière séparée].

Lors de son discours de Newroz [21 mars 2013, fête traditionnelle turco-iranienne qui a une dimension politique très importante pour les Kurdes] Öcalan a mis l’accent sur l' »Union musulmane » sans mentionner les Alévis. Cela a beaucoup dérangé les Alévis. Comment expliquez-vous la position d’Erdogan sur le sujet ?

Öcalan n’a pas dit : ‘venez vous rassemblez sous la bannière de l’Islam et construisons tout notre avenir là-dessus, ceci est notre nouvelle vision du monde’ ! Il a dit : ‘nous avons vécu pendant mille ans sous la bannière de l’Islam et le droit musulman. D’après le droit musulman les massacres sont interdits. L’Islam n’est pas une religion qui prône le massacre. Il n’y a pas d’assimilation forcée en Islam.Mais vous n’avez pas appliqué les préceptes du droit musulman, vous l’avez piétiné et vous êtes rendus coupables de tout cela. Si nous parvenions à refonder cette fraternité millénaire, venez et rassemblons cette fois toutes les composantes de la société qui ont eu à souffrir, tous ceux qui ont vécus la grande catastrophe’, ilentend par là les Arméniens, ‘tous ceux qui ont été victimes d’un génocide culturel’, il fait référence aux Alévis, ‘et reformons une union fraternelle’ [le terme « droit » peut aussi signifier « fraternité » en turc. D’où le passage de »droit musulman » İslam hukukuà « union fraternelle » kardeşlik hukuku]. Il ne dit pas ‘nous avons tellement bien fait dans le passé, refaisons donc la même chose’.

Quelle est votre contribution précise dans l’écriture de la [nouvelle] constitution ?

Nous sommes le parti qui a proposé au Parlement le projet de constitution le plus avancé de l’histoire de la Turquie. Car ce n’est pas le BDP tout seul qui a rédigé le projet.

Qui a participé ?

Chaque étape de notre projet a été fait en concertation avec le milieu concerné par le sujet en question. Par exemple ce sont les associations d’handicapés qui ont rédigé l’article sur les handicapés, les organisations de femmes qui ont rédigé l’article sur les femmes. C’est la raison pour laquelle la proposition de projet du BDP représente une proposition commune avec beaucoup de milieux en Turquie [comprendre : d’organisations civiles émanant de la société turque]. Même si l’on doit procéder à des compromis le texte principal [la base de discussions] ne sera pas celui de l’AKP mais les propositions du BDP. Si nous constations une attitude favorable à la discussion vis à vis de nos proposition snous ferons des compromis avec l’AKP. Mais l’écriture d’une constitution reflétant totalement la mentalité actuelle de l’AKPn’est bien entendu pas envisagée.

Si jamais vous vous opposez à la mise en place d’un régime autocratique via la Constitution et que l’AKP menace de renoncer à la paix, que ferez-vous ?

Ils le savent eux-même très bien. Nous continuerons la lutte.

Une fois la paix installée comment sera administré le Kurdistan ? S’agira-t-il d’une administration locale renforcée, d’une indépendance, d’un système fédéral ?

Pour commencer il ne doit plus y avoir en Turquie, où que ce soit, de pouvoir central autoritaire où toutes les compétences se trouvent concentrés à Ankara. L’AKP est obligé d’augmenter le [champ] de compétences des pouvoirs locaux. Si l’on arrive à convaincre la société turque, on peut mettre en place un modèle qui se rapproche de l’autonomie et de la fédération. Mais cela ne fait pour le moment pas partie des discussions menées dans le cadre du processus de négociation.

Vous avez déclaré que l’AKP pouvait faire une constitution de transition [qui permette de se débarrasser de la Constitution actuelle sans pour autant préjuger de l’issue finale des négociations de paix]. Que proposez vous pour cette constitution ?

Nous proposerons la mise en place de pouvoirs régionaux pour toute la Turquie. C’est un type d’autonomie… Des assemblées de région élues et partageant certaines des compétences du pouvoir central…De ces assemblées de région sortirait un exécutif régional quiconstituerait une sorte de gouvernement régional. Le président de région élu prendrait la place du préfet. C’est la teneur du projet que nous avons proposé au Parlement. Toutes les compétences et services ne relevant pas de la sécurité nationale, de la justice générale, de la défense ou de la planification budgétaire générale, comme l’éducation, la santé, la culture, le tourisme seraient aux mains des assemblées de région. Nous proposons ce modèle non pas une fois que la paix sera instaurée, mais en vue d’instaurer la paix.

C’est à dire…

Nousproposons ce modèle afin que la Turquie puisse connaître une paix durable. Car la paix ce n’est pas juste le retrait du PKK. Le PKKs era toujours dans les montagnes. La paix, ce n’est pas seulement que les armes se taisent. La paix c’est de s’assurer que les armes ne constituent plus jamais un recours.

Comment peut-on en arriver là ?

Ca ne peut pas passer que par la démocratisation. Ca suppose que le PKK descende entièrement des montagnes [que les combattants du PKK quittent le maquis et soient réintégrés dans la société] et que la démocratie vienne asseoir le processus de paix. Si l’on l’apporte pas des garanties en matière de libertés et qu’on n’assure pas la démocratisation, personne ne pourra faire descendre le PKK des montagnes. Il faut avoir conscience de cela.

Qui d’autre qu’Öcalan, Erdoğan et Hakan Fidan [chef des services secrets turcs] estau courant de ce qui se dit lors des entrevues [à Imrali] ?

Au sein du gouvernement je ne sais pas mais pour ce qui nous concerne Öcalan nous tient informés de ce qui se dit. Et Qandil [où siège la direction militaire du PKK] est bien-entendu au courant aussi.

Est-ce que les dirigeants du PKK vont rentrer en Turquie ?

Ceux qui souhaiteront rentrer pourront le faire lorsque le processus sera terminé, je pense.

Karayılan [chef militaire du PKK] a laissé entendre qu’il pourrait rentrer tout de suite. A-t-il été décidé d’un calendrier ?

Non. Ils [les chefs militaires du PKK] ne se situent pas dans cet état d’esprit. Ils sont conscients des difficultés du processus en cours et du fait que le chemin est ardu.

Noustraversons une période de pressions politiques [contre la presse] au cours de laquelle on a même fait en sorte de faire taire Hasan Cemal [journaliste de Hurriyet qui a été licencié récemment pour avoir effectué un reportage avec les membres du PKK à Qandil qui a déplu au pouvoir]. Ne pensez-vous pas que ces pressions toucheront également les Kurdes ?

 

Si.Ca ne fait aucune différence que les pressions soient exercéesc ontre Hasan Cemal, contre Ahmet ou Mehmet [Pierre, Paul ou Jacques] contre un Kurde ou contre un Turc. Dès qu’il y a pression au final ce sont les Kurdes qui en pâtissent. Ca a toujours été ainsi. Si l’on fait pression sur Hasan Cemal on fera aussi pression sur les Kurdes. Pour ramasser ça dans une formule un peu ironique… Si une personnalité comme Hasan Cemal est soumise à des pressions, ça signifie que les Kurdes ne sont pas libres en Turquie. Il y a des propos [soutenant le contraire] erronés de ce genre dans le processus.

Pourquoi erronés ?

Certains confondent le fait de soutenir la paix avec celui de soutenir l’AKP.Ceux-là embrouillent tout. Ainsi nous ne participons pas au processus de paix main dans la main avec l’AKP. Nous participons en luttant. C’est ce qui nous sépare du CHP.

Qu’est ce qui vous sépare du CHP au juste ?

Le CHP ne croit pas en la démocratie. Il n’a aucune idée de comment instaurer la paix. Il combat l’AKP et même temps ne sait pas comment doit être mener le processus de paix. Il croit qu’il peut faire part du processus sans prendre position politiquement. C’est pourquoi le CHP mène une politique à courte vue contre l’AKP.

[traduction Pierre Pandelé]

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