Ali H. Aslan, La position délicate des Etats-Unis + décryptage

18 Juin

Je vous propose une tribune parue dans le journal islamo-conservateur Zaman, écrite par le journaliste Ali H. Aslan. Quels que soient les événements en cours et la grille de lecture qu’on y appose, il est à mon avis important de s’intéresser à la manière dont ces événements sont perçus dans l’ensemble du spectre politique. Le journal Zaman appartient à la confrérie de Fethullah Gülen et peut revendiquer le titre de premier quotidien de Turquie avec environ un million d’exemplaires écoulés par jour. Si le journal ne cache pas ses sympathies pour le parti au pouvoir, il bénéficie de moyens importants et parfois d’articles de qualité. Ses prises de position sont moralement conservatrices, économiquement libérales, politiquement atlantistes et plutôt pro-israéliennes (ce qui constitue un point de friction avec d’autres tendances au sein de la mouvance islamo-conservatrice). Ali H. Aslan est bien représentatif de cela, qui s’intéresse dans cette tribune à la position américaine et aux répercussions de la crise sur les relations turco-américaines.

alihaslan

ALI H. ASLAN  dans ZAMAN
a.aslan@zaman.com.tr

Article original

La Turquie traverse une passe difficile. Comme l’a écrit le spécialiste du Moyen-Orient Graham Fuller dans les colonnes du New York Times, il s’agit là des « douleurs qui accompagnent une poussée de croissance ».

En Occident, les connaisseurs de la Turquie et observateurs du monde musulman qui ne se laissent pas influencés par les préjugés orientalistes portent plutôt, à l’exemple de Graham Fuller, un regard optimiste sur l’avenir [du pays]. La conviction dominante est que la Turquie qui a surmonté maintes difficultés parviendra également à surmonter celle-ci. La position de l’Etat américain et tout particulièrement les organisations chargées de produire des analyses à long terme telles que la CIA, dont Fuller est membre, penche aussi probablement aussi dans ce sens. La situation à court terme n’en préoccupe pas moins assurément Washington qui s’interroge sur la stabilité démocratique de la Turquie, peut-être même plus qu’il ne veut bien le laisser entendre à son opinion publique.

La relation que l’Amérique entretient avec la Turquie est très particulière. D’un point de vue culturel (y compris sur le plan de la culture politique) celle-ci partage peu d’atomes crochus avec la Turquie, mais elle tient en revanche Ankara pour un partenaire stratégique indispensable. Cela fait songer à deux footballeurs issus de milieux socioculturels opposés mais jouant dans le même club. Ceux-ci se côtoient à l’entraînement et durant les matchs, mais partagent peu en dehors du terrain. Une fois le match terminé ils rentrent chacun de leur côté et demeurent dans leur quartier respectif. La proximité entre Washington et Ankara est de ce type, bien éloignée par exemple de la relation qui unit Washington à Londres.

Deux pays qui ne jouent pas dans la même catégorie en termes de démocratie.

Sur le plan de la démocratie et des libertés, les Etats-Unis et la Turquie évoluent dans des catégories différentes, ce qui ne va pas sans provoquer un certain nombre de frictions en coulisse. Mais l’Etat américain ravale généralement son déplaisir au nom de l’intérêt stratégique de la Turquie. Tout à fait conscients  de l’allergie aux critiques de leurs amis turcs et de leur goût pour les louanges, ils évitent autant que possible de mettre à l’ordre du jour les dysfonctionnements démocratiques qu’ils constatent. Il faut atteindre certains seuils particulièrement critiques tels que les événements des jours dernier pour que les Américains expriment leur malaise au grand jour.

Ainsi l’administration Obama s’est retrouvée obligée (j’utilise l’expression à escient pour les raisons suscitées) de critiquer Ankara durant les événements de Gezi Park en insistant sur ses préoccupations grandissantes. Le facteur déterminant est à chercher du côté des responsabilités que l’administration américaine assume vis à vis de son opinion publique. Il n’était pas possible pour la Maison Blanche de rester silencieuse devant des événements que ses médias suivent de près et face auxquels dominent une tonalité critique.

Nous savons que la politique étrangère américaine a vu depuis un certain temps les priorités stratégiques triompher sur la question des libertés et de la démocratie, à tel point que les Américains se sont fortement limités lorsqu’il s’agissait de dénoncer les fautes de leurs alliés, même des plus autoritaires d’entre eux. Mais la mondialisation qui ramène le monde à l’état d’un petit village change progressivement tout ça. Les citoyens et les sociétés civiles qui vont en se renforçant réclament de plus en plus de transparence et de droiture de la part des Etats (les révélations d’Edward Snowden [sur le programme de renseignement Prism] en sont le dernier témoin en date). L’amélioration des techniques d’information et le suivi plus attentif des politiques menées contribuent à ce que les malaises sociaux apparaissent au grand jour et soient immédiatement médiatisés sur les réseaux sociaux. La capacité à s’organiser sur la toile génère de nouveaux mécanismes de contrôle et de régulation des systèmes politiques. Tout ceci empèche désormais l’ensemble des Etats, et non pas seulement les Etats-Unis, de mener leurs politiques en vase clos sans se préoccuper de leur opinion publique.

Pourquoi les Etats-Unis surveillent-ils leurs propos ?

Dans la relation turco-américaine celui des deux partenaires qui mâche le moins ses mots est bel et bien la Turquie. Là où les responsables américains s’efforcent d’accompagner la moindre de leurs critiques d’au moins cinq compliments, du côté turc on décoche beaucoup plus facilement ses flèches contre Washington. Nous avons été témoins de cela lors des derniers événements. Il faut en partie y voir le rôle de l’opinion publique turque [friante d’antiaméricanisme] ainsi que la confiance en soi retrouvée d’Ankara. La Turquie pense que l’Amérique a d’avantage besoin d’elle qu’elle n’a besoin de l’Amérique. Un autre facteur est la différence dans la répercussion des critiques dans les deux opinions publiques concernées. Alors que les critiques turques à l’égard des Etats-Unis passent facilement sous les radars de la presse américaine, le moindre des mots prononcés par les responsables américains est tout de suite répercuté au sein de l’opinion publique turque et la plupart du temps amplifié via les théories du complot. Pour cette raison la position américaine est beaucoup moins confortable que la position turque.

Il y a également une disproportion dans la quantité des critiques émanant de la société civiles tels que les think-tanks, les universités ou les médias. Les critiques adressés à la Turquie par les Etats-Unis représentent sans doute un millième de celles que la société civile turque assène à Washington. Mais le seuil de tolérance turc est extrêmement bas, ce qui s’explique en grande part par le climat psychologique que crée la différence de stature entre les deux pays. Ainsi l’image exagérée de chaos généralisé qu’a donné la chaîne américaine CNN en se focalisant pendant des heures sur les événements à Taksim a profondément exaspéré le gouvernement. En dépit des menaces de représailles formulées par l’Agence Anatolie, la réaction américaine ne serait certainement pas aussi vive en cas d’une couverture médiatique turque intensive de troubles sociaux survenus sur son propre territoire.

Les Etats-Unis souhaitent voir une Turquie en paix avec eux-mêmes et avec leurs alliés occidentaux. A l’exception de certains groupes animés d’un désir de revanche, de courants idéologiques extrémistes et de certains revanchards bien connus, la plupart de ceux qui sont à Washington n’ont aucune envie d’avoir en face d’eux une Turquie déstabilisée. Aussi la volonté d’Ankara de voir dans les événements en cours la main de l’étranger a pour le moins blessé les Américains. L’expression « lobby des taux d’intérêts » a été perçue comme une expression anti-occidentale et antisémite renvoyant de manière allusive au « lobby juif ». Aussi l’autocritique du vice-président Beşir Atalay sur le manque de clairvoyance [dont les responsables turcs auraient fait preuve] dans [leur] perception des événements de Gezi était tout à fait opportune. C’est le genre d’analyses que réclamait la perception dominante des événements au sein de l’administration et de l’opinion publique américaines.

L’accueil chaleureux reçu par  Recep Tayyip Erdoğan de la part Président Barack Obama le mois dernier a eu un effet positif sur la perception de la Turquie aux Etats-Unis. Les événements actuels qui surviennent au moment où la visite d’Etat en question allait commençait à porter ses fruits sur plusieurs dossiers, y compris la Syrie, vont dans le meilleur des cas faire perdre du temps à Ankara et Washington. Qu’à Dieu ne plaise que les conséquences n’en soient plus graves.

[traduction Pierre Pandelé]

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L’intérêt porté aux réactions de l’allié américain est typique de la tendance güleniste. Rappelons que Fethullah Gülen, le leader de la confrérie éponyme est réfugié en Pennsylvanie depuis 1999. Son départ, officiellement pour raisons médicales, s’explique en réalité par la volonté de se protéger contre les représailles judiciaires qui ont suivi la chute du gouvernement islamiste d’Erbakan. L’AKP et la confrérie ont des relations assez particulières : cette dernière a soutenu le parti et lui a permis de résister aux tentatives de déstabilisation dont il a fait l’objet tout au long de ses mandats successifs grâce à sa forte influence au sein de la police et de la justice, de l’autre côté un certain nombre de membres de l’AKP semblent redouter cette « pieuvre » aux méthodes parfaitement opaques et qui dispose d’une force de frappe idéologique et financière non négligeable.

Il est notable que Fethullah Gülen ait jusqu’à présent toujours tenu à rester aux USA en dépit des invitations cordiales et répétées d’Erdogan à rentrer dans la mère-patrie. Le raidissement de la politique étrangère de l’AKP vis à vis d’Israël a entraîné un certain nombre de conflits avec la confrérie, qui affiche des positions traditionnellement beaucoup plus proches de la politique américaine, ce qui lui vaut régulièrement l’accusation d’être une sorte de cellule de renseignement turque au service de la CIA. 

Concernant le mouvement Occupy Gezi le journal Zaman ne s’est pas démarqué par une indépendance ou une liberté de ton particulière, bien au contraire. La couverture des événements s’est faite dans une relative harmonie de ton avec le reste de la presse turque pro-gouvernementale, totalement aux ordres. J’ai simplement pu noté quelques bémols sur la question des négociations, qui trahissent un positionnement plus irénique que celui incarné par Erdogan et les tenants de la ligne dure. 

L’auteur de l’article laisse entrevoir les grands pivots de la relation turco-américaine. La discordance des traitements médiatiques reflète bien évidemment la dissymétrie de puissance entre les deux Etats ; le lecteur français qui suit un peu la presse américaine n’aura pas grand mal à se faire une idée de cela, puisque la situation est, mutatis mutandis exactement la même entre la France et les Etats-Unis. Chaque foyer de puissance a des allures de petit monde nombriliste et égocentrique aux yeux des puissances satellites qui gravitent autour. Qu’on se rappelle des fameuses cartes des émeutes françaises diffusées sur CNN en 2005… Pour les Etats-Unis, la Turquie est un porte-avion insubmersible, comme a pu l’être Malte pour les Britanniques, qui permet de contrôler l’accès russe à la Méditerranée. C’est aussi une tête de pont vers le Moyen-Orient et l’un des maillons les plus fiables du système d’alliance qui réunit Israël, et, par le biais du parrain américain, les puissances sunnites conservatrices du Golfe, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient (on peut même pousser jusqu’au Pakistan avec qui la Turquie entretient des relations que l’AKP souhaitent de plus en plus cordiales).

Enfin c’est un élément de stabilisation régionale important, arrimé économiquement et, jusqu’à un certain point, politiquement à la zone européenne. Il ne faut effectivement pas y voir une sympathie particulière vis à vis du pays, simplement la bonne politique qui consiste à ménager un allié quasiment indéfectible si l’on met de côté l’affaire chypriote, les brouilles récentes et transitoires avec Israël et le soutien en demi-teinte apporté lors de la seconde Guerre du Golfe. Contrairement à ce que laisse entendre l’auteur de l’article, la chaleur de l’accueil d’Obama lors de la visite d’Erdogan s’était plutôt accompagnée d’une fin de non-recevoir concernant les demandes d’implication accrue dans la guerre civile syrienne, même si la position américaine a récemment et timidement évolué sous la pression de ses alliés de l' »arc sunnite » (dans lequel on pourrait sans trop de peine ranger aussi la France…).

 

Parallèlement les Turcs après plus d’un demi-siècle d’alignement plus ou moins servile sur la politique américaine qui n’a pas toujours été payé de retour (je songe par exemple à l’embargo américain suite à l’invasion de Chypre, de 75 à 78) n’ont de cesse de vouloir montrer à quel point ils sont devenus incontournables dans la région et de réclamer à cors et à cris leurs galons de puissance régionale. L’opinion conservatrice, en sus d’un nationalisme relativement bien partagés par toutes les couches de la population, kurdes exceptés, nourrit des nostalgies d’Empire qui viennent appuyer l’ambition akpiste de devenir une sorte de témoin des noces réussies entre la démocratie, le marché et l’islam sunnite. Le tropisme pro-américain de la droite islamo-conservatrice turque s’accompagne donc effectivement d’une grande susceptibilité vis à vis de l’allié américain. Le cas échéant il n’est pas difficile pour les dirigeants de l’AKP de se replier sur un discours anti-impérialiste et islamique qui passe extrêmement bien auprès des couches sunnites de la population. Cette tribune doit être comprise comme une critique feutrée de cette attitude de repli et un plaidoyer pour la « relation privilégiée » qui existe entre Ankara et Washington.

 

P.P.

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