Orhan Cengiz Kemal, Le Roi est nu

17 Juin

Une tribune de l’avocat et défenseur des droits de l’Homme Orhan Cengiz Kemal dans les colonnes du journal Radikal sur les violences policières et la répression du mouvement Gezi. Vous pouvez consulter l’article original à cette adresse.

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 orhankemalcengiz

ORHAN CENGIZ KEMAL dans RADIKAL

Ces violations massives des droits de l’homme risquent de ramener peu à peu la Turquie au statut qui était le sien dans les années 90 vis à vis des Nations Unis et du Conseil de l’Europe.  

Je pourrais entreprendre de vous expliquer longuement la nouvelle loi sur le MIT [Organisation Nationale du Renseignement], écrire que même Orwell n’aurait pu rêver d’un service de renseignement qui conserve les analyses d’urine des gens [référence aux révélations récentes du journal Taraf sur les pratiques d’espionnage et de fichage de personnalités politiques de l’opposition]. Ce ne serait que la pure vérité. Mais le véritable problème n’est pas là.
Je pourrais vous parler longuement des abus dans l’application de la loi sur les Rassemblements et les Manifestations [qui stipule que tout citoyen possède le droit de manifester sans demander l’autorisation préalable] et la manière dont l’Etat bafoue volontairement le droit international. Tout cela est vrai. Mais ce n’est pas l’image qui domine aujourd’hui.
Je pourrais aussi me lancer dans le bilan effrayant des violations des droits de l’Homme des dernières semaines. Le fait d’avoir pulvérisé du gaz dans la figure de la femme en rouge [dont la photo est devenu l’un des symboles du mouvement] ou d’avoir jeté des bombes lacrymogènes et fermé les portes de l’Hôtel Divan [où s’étaient réfugié les occupants du Parc Gezi, et où avait été installé un poste de premiers soins pour les blessés] peuvent passer pour de la torture au regard de la législation sur les droits de l’homme. J’aurais beaucoup de choses à dire sur le sujet. Mais en traitant de ces questions graves je me retrouverais encore une fois à n’aborder qu’une des facettes du problème.
Je pourrais expliquer à quel point ce bilan en termes de droits humains va fragiliser la place de la Turquie dans la communauté internationale. Les avertissements venus du Parlement Européen [où les députés ont exprimé leur « profonde inquiétude » face à » la violence excessive et à l’intervention brutale » de la police contre des « manifestations pacifiques et légitimes »] ne sont qu’une brise avant la tempête à venir. Vis à vis des Nations Unis et du Conseil de l’Europe, ces violations massives des droits de l’homme risquent en effet de ramener peu à peu la Turquie au statut qui était le sien dans les années 90. Elle redeviendra le pays systématiquement épinglé par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour son usage répété et massif de la torture. Tout cela constitue une réalité, mais cela ne constitue toujours pas le cœur du problème.
Je pourrais analyser la manière dont les capitaux étrangers vont petit à petit déserter le pays. Je pourrais écrire des phrases compliquées et édifiantes du type « Grâce à Dieu nous ne sommes pas dotés de ressources naturelles inépuisables comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite et sommes dépendants de l’étranger, car dans le cas contraire les despotes prospéreraient dans ce pays », car cela est vrai, ou  reflète en tout cas parfaitement ma manière de voir les choses. Mais ce n’est pas le sujet principal du jour.
Je pourrais également m’attarder sur les conséquences de ces événements à l’échelle du globe. Je pourrais écrire que la régression démocratique en Turquie sera tenue comme une preuve qu’il est impossible d’implanter la démocratie dans un pays musulman, et que cette évolution sera un jour perçu comme un événement qui a changé le cours de l’histoire. Mais ce n’est pas non plus le problème du jour.
Le problème du jour a en réalité été abordé il y a fort longtemps. C’est l’histoire d’un roi qui est nu et à qui personne n’ose dire la vérité.
Voilà le véritable problème. Les freins de la voiture ont lâché. Le Premier ministre au volant de la voiture a perdu le contrôle de lui-même et se dirige à toute vitesse dans le mur. Quant aux passagers ils l’encouragent à appuyer sur le champignon. Si nous n’avions pas assisté à l’intervention policière du matin du 31 mai au Parc Gezi [à l’origine du mouvement], si nous n’avions pas entendu les discours du Premier ministre qui ont à chaque fois fait monté la tension d’un cran, si nous n’avions pas vu samedi soir les manifestants qui avaient pourtant décidé de démonter leurs tentes à nouveau victimes des violences policières, peut-être aurions nous du trouver d’autres raisons à l’incroyable atmosphère de tension dans laquelle nous nous trouvons.
Je vois un Premier ministre qui depuis le début cherche non pas à résoudre le problème mais à faire mordre la poussière aux manifestants. Je vois un Premier ministre qui puise sa force dans une absence totale de remise en cause de ses décisions et de ses déclarations et qui a préféré encourager l’escalade des tensions plutôt que de prêter l’oreille aux critiques formulées à son endroit. Je vois un parti incapable de lui demander de se mettre en retrait pour prendre le relais dans la recherche d’une solution. Je vois un problème que n’importe quel ministre AKP aurait été capable de résoudre aisément et de transformer en avancée démocratique se transformer à cause du Premier ministre en une crise qui hypothèque l’avenir de l’ensemble du pays.

Voilà ce que je vois.

[traduction Pierre Pandelé]

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