Mouvement Gezi : Fatih Özatay, « Qui se cache derrière le lobby des taux d’intérêts ? »

11 Juin

Fatih Oguzatay

Un article de l’économiste Fatih Özatay qui revient sur le fameux « lobby des taux d’intérêts » évoqué et vilipendé à plusieurs reprises par le Premier ministre turc depuis le début du mouvement Occupy Gezi.

FATİH ÖZATAY pour RADIKAL
fatih.ozatay@radikal.com.tr

Article original

Je venais juste de décider que je n’arriverais jamais à débrouiller la chose lorsque quelque chose a fait « tilt » dans ma tête. Je me suis dit par devers moi : laisse tomber la question de savoir à qui ce lobby profite.

 

Dimanche je me suis dit que j’allais  gribouiller deux trois choses à propos de ce « lobby des taux d’intérêt ». Qu’à Dieu ne plaise qu’on se demande pourquoi j’ai pris ça pour moi, qu’on m’interroge et que je ne me mette dans le pétrin. J’ai préféré laisser tomber. Mais la trouille n’est pas éternelle. On m’a appelé depuis le journal et on m’a demandé si je savais ce que c’était que ce lobby. Ca n’avait pas coupé… La première fois depuis des années qu’on me demande un truc pareil. La mort dans l’âme, j’ai accepté.

Tout d’abord il fallait que je fasse une hypothèse et quelques recherches : mais que veut ce fameux « lobby des taux d’intérêts » ? La baisse des taux d’intérêts ou leur augmentation ? Vu qu’on considère toujours la baisse des taux d’intérêts comme quelque chose de bien, j’ai fait l’hypothèse que le lobby promouvait la hausse des taux. Bon, qu’en est-il de ma situation personnelle, avais-je déjà soutenu la hausse des taux dans cette chronique ? J’ai fait quelques recherches… Damnation. J’avais bel et bien écrit à de nombreuses reprises durant les mois écoulés que le maintien des taux [directeurs] en dessous de la barre du taux d’inflation pourrait fragiliser notre économie en poussant à la consommation et en déséquilibrant la balance des échanges courants. Heureusement, en réfléchissant un peu, j’ai décidé que je pouvais me tirer de là.  Au final j’étais quand même contre la fragilisation de notre économie ; ce serait sans doute pris en bonne note.

Et dans le cas contraire ? Après tout j’ai quand même été directeur-adjoint de la Banque Centrale. J’ai immédiatement jeté un oeil sur mes décisions de l’époque. Lorsque j’ai pris mes fonctions le16 mai 2001 les taux directeurs étaient de 70, lorsque je les ai quittées le 3 avril 2006 ils plafonnaient à 13,5. Nous n’avons augmenté les taux qu’en juillet 2001. Et en contrepartie nous les avons baissé à 33 reprises. Dieu soit loué. Encore que… Onpouvait toujours prétendre que nous les avions maintenus « plus haut que nécessaire ». J’ai préparé deux ripostes à ces accusations. Un : à l’époque notre taux de croissance moyen était d’environ 7%. Nous avons crû bien au dessus de notre potentiel réel. Deux : lorsque j’ai quitté la Banque Centrale les taux directeurs ont été augmenté à 17,5%. Ce qui signifie qu’à notre époque ils n’étaient pas particulièrement élevés. Est-ce que je vais sauver ma tête ? Je ne sais pas. Mais au moins j’aurai répondu à la question à laquelle Radikal m’a chargé de répondre. « Qui c’est, ce lobby de l’intérêt ? » C’est pas moi.

Après quoi j’ai décidé de passer une vitesse supplémentaire pour aller farfouiller dans les questions techniques. Je me suis dit : allons voir ce qu’en pense les épargnants. Est-ce que le lobby de l’intérêt pourrait être celui des détenteurs d’actions et d’obligations ? Non, vu que l’augmentation des taux d’intérêts fait baisser la valeur de leurs titres. Pourquoi donc souhaiteraient-ils voir diminuer leur pactole ? Et les propriétaires de biens immobiliers ? Est-ce que ça pourrait être eux ? En tous les cas l’augmentation des taux d’intérêts ne fait pas baisser la valeur de l’immobilier. Par contre qui irait contracter un prêt pour investir dans l’immobilier avec des taux d’intérêts élevés ? Les détenteurs de dépots et de titres bancaires ne sont pas non plus concernés, puisque leur argent est déjà engagé. N’y allons pas par quatre chemins : ça pourrait bénéficier à ceux qui ont dans leur poche des liquidités non investies.

Très bien, les banques alors ? Je crois que la hausse des taux d’intérêts n’est pas vraiment dans leur intérêt : les dépôts sont à beaucoup plus court terme que les crédits. Quand viendra le moment du renouvellement elles feront des pertes. De plus la baisse de valeur de leurs obligations entraînera la dépréciationde leurs avoirs. Enfin si les entreprises peinent à rembourser leurs crédits dans un contexte de taux d’intérêt élevés, elles se retrouveront dans une situation difficile. Les entreprises, alors ? Il est clair que ça n’est pas du tout à leur avantage : d’un côté le coût du crédit qui augmente, de l’autre la baisse de l’activité consécutive d’une chute de la demande.

Bien entendu l’affaire rejaillit aussi sur les cours de la monnaie. Soit dit en passant ; lorsque la Banque Centrale n’augmente pas les taux d’intérêt et ne prend pas de décision relative à l’augmentationdu coût du crédit, l’augmentation des taux d’intérêt sur le marché provoque soit l’augmentation des taux d’intérêt des pays développés soit l’augmentation du risque perçu pour la Turquie. Il est dès lors inévitable que la monnaie se déprécie.

J’ai finalement trouvé la réponse : ceux qui détiennent des épargnese n devises étrangères, ceux qui possèdent des devises étrangères en liquide et ceux qui ont investi dans l’or sont susceptibles de faire partie des membres du très sélectif lobby de l’intérêt. Et comme j’ai dit plus haut, ceux qui disposent de liquidités permettant d’opérer des investissements financiers. Mais, une seconde : voilà qui concerne de nombreuses personnes de tous bord politique. Pourquoi donc les électeurs du parti au pouvoir décideraient-ils de se constituer en lobby pour faire tomber le gouvernement ? Et puis l’alternance a lieu dans les urnes, or il n’ya pas d’élections à l’horizon.

Je venais juste de décider que je n’arriverais jamais à débrouiller la chose lorsque quelque chose a fait « tilt » dans ma tête. Je me suis dit par devers moi : laisse tomber la question de savoir à qui ce lobby profite. Celui qui provoque l’augmentation du risque pays pour la Turquie, le voilà le lobby. L’augmentation des taux d’intérêt et du taux de change n’est elle pas supérieure à celle observée parmi les autres économies de marché ? Cela signifie que le risque a augmenté en Turquie ces derniers jours. Qui est responsable de cette augmentation du risque ? Qui est celui qui fait augmenter les taux d’intérêt ? Je crois que je suis en train de m’aventurer dans des eaux salement dangereuses ; le mieux est encore que je me taise.

[traduction Pierre Pandelé]

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