Mouvement Gezi : Cüneyt Özdemir « Les réglages démocratiques de l’AKP »

9 Juin

Cuneyt Özdemir

CÜNEYT ÖZDEMİR sur RADIKAL
cuneyt.ozdemir@radikal.com.tr

Article original

Je crois que c’est une première mondiale. La place principale d’une ville de quatorze millions d’habitants est occupée par des manifestants depuis douze jours et se retrouve entourée de barricades. S’il fallait vraiment trouver un point de comparaison ce n’est pas du côté des mouvements Occupy de Londres ou de New York qu’il faudrait chercher, mais au Danemak, à Cophenhague, lors du mouvement d’occupation et de résistance du parc Chiristania. Voilà pourquoi les caméras du monde entier sont actuellement braquées sur Taksim, ce qui signifie que plus rien de ce qui se passe en Turquie ne restera désormais confiné dans le pays. Nous sommes en face de la crise gouvernementale internationale la plus aiguë des dix dernière sannées. Si le choix est fait d’utiliser la force, Taksim a réellement des chances de devenir une place Tahrir bis, mais si des initiatives judicieuses sont menées, elle peut signer la renaissance démocratique pour Tayyip Erdogan.


Si jamais l’AKP s’entête dans sa politique du « ce qui est dit est dit », les résultats seront exactement les mêmes que ceux qui découleraient d’une intervention policière menée au petit matin à grands renforts de gaz lacrymogènes, à savoir une perte irréversible de son crédit international et la perspective du début de la fin pour Erdogan.

Toute crise est une opportunité

Pourtant la Turquie et Erdoğan auraient tout à gagner à tenter de surmonter la crise de manière démocratique plutôt que de s’employer à l’aggraver. Pour cela il faudrait que l’AKP et le Premier-ministre changent leur vision de la Turquie et se décident à installer la mise à jour « Démocratie 3.0. » sur le logiciel AKP.

Il est en effet patent que la lecture des événements par l’AKP s’est faite au prisme de la situation de 2003 et 2007 [années de tentatives de destabilisation de l’armée].

Or la situation de l’époque était celle d’une lutte pour l’existence. L’AKP était alors en lutte pour survivre et faire en sorte que la démocratie en Turquie puisse faire entendre sa voix au travers du gouvernement nouvellement élu. La lutte fut finalement remportée à la force du poignet, et était sur le point de prendre fin avec la mise en chantier du grand projet de « paix kurde ».

Oui mais voilà : dans l’intervalle la Turquie et l’homme de la rue ont tous deux évolué.

La seule chose qui n’a pas fondamentalement changé est l’AKP qui a conservé son noyau dur.

C’est sans doute la raison pour laquelle l’AKP persiste à appliquer une grille de lecture faussée des évènements en cours. Ils en sont encore à chercher le croque-mitaine de l’histoire. S’employent à faire des étudiants Erasmus des agents de l’étranger, se mettent aux trousses des gaminsqui partagent des photographies sur Twitter qu’ils considèrent comme une nuisance, s’entêtent à protéger les fonctionnaires qui font un usage excessif de la force. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne prennent pour cibles les artistes et les journalistes favorables au mouvement et ne s’emploient à les traîner dans la boue, voire même à les mettre aux arrêts. Ils ont créé de toute pièce des hommes encagoulés qui complotent au nom d’un mystérieux lobby et se battent contre des moulins à vent. Pire, ils continuent à faire pression sur les médias mainstream. Les journaux paraissent avec les mêmes manchettes et les chaînes d’information qui s’efforcent de couvrir les événements de manière impartiale sont quant à elle accusées de traitrise à la nation. Ils sont également contre le groupe de supporters Çarşı [qui a largement pris part aux manifestations] et contre le New York Times pour avoir publié l’annonce [les manifestants se sont payé une publicité dans les colonnes du journal]…
Ils rappellent ces militaires oubliés sur une île déserte, ignorant que la guerre est terminée et qu’ils l’ont gagnée. La société a beau être réconciliée avec la question identitaire, avec les urnes et la démocratie, le gouvernement continue à guerroyer à coups de résultats de scrutin. Or une Turquie nouvelle a émergé, et c’est l’AKP en personne qui en a accouché. Des expressions commele règne d’une minorité sur la majorité n’ont plus lieu d’être.

Désormais le pluralisme, les différences, le respect des droits des minorités, la démocratisation occupent l’agenda public.

La mise à jour « Démocratie 3.0 » a changé tout ça.

Cela fait bien longtemps que le pouvoir ne signifie plus régner mais gouverner, et qu’on a cessé de tenir tous ceux qui ne rentrent pas dans le moule pour des ennemis. Ceux qui font face au gouvernement ne sont plus des adversaires à abattre, mais des gens qui exigent le respect. Les hommes d’affaire ne se sentent plus obligés de souteni rinconditionnellement le gouvernement, et vous pouvez toujours pressurer et museler la presse, les caméras du monde entier sont braquées sur la place Taksim qui continue de résister derrière ses barricades.Tous les smartphones se sont transformés dans les mains des manifestants en autant de caméras ou même de journaux.  Plus aucun chef d’Etat ne peut se permettre de qualifier les activistes écologistes de « vandales ». Celui qui revendique ses droits n’est pas un ennemi du gouvernement, pas plus qu’une contestation démocratique ne constitue une insulte à l’endroit du Premier ministre.

L’AKP s’efforce en ce moment d’apporter une solution aux problèmes de la Turquie nouvelle en appliquant les grilles de lecture qui valaient pour la Turquie d’antan. Ils n’ont pas compris que le pourcentage de voix recueillies lors d’une nouvelle élection n’avait aucune importance.

Le Premier ministre n’en finit pas de nous rabattre cette histoire de cette moitié d’électorat [ayant voté pour l’AKP], et termine chacune de ses phrases en rappelant qu' »en démocratie ce n’est pas à la minorité de règner sur la majorité ».

Je crois que c’est bien là le point le plus crucial.

Car la démocratie n’autorise plus désormais un gouvernement à régner sur la minorité, quand bien même obtiendrait-il 50%, 60% ou même 70% des voix dans les urnes.

Pas sous le logiciel Démocratie 3.0.

C’est sur ce fil ténu que se fait la différence entre un « dictateur » et un chef « au service de son peuple ».

[traduction Pierre Pandelé]

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